Après deux spectacles qui évoquaient les changements sociaux en Chine (
Report on the Body) et le statut de la femme (Report on Giving Birth), la chorégraphe Wen Hui s’attaque avec Memory aux souvenirs de la Révolution culturelle.
Une femme derrière un grand voile tiré sur toute la scène. Assise à une table, elle écrit. La petite lampe de la mémoire éclaire à peine ses mains. Noir. Le rideau devient écran, sur lequel défilent des mots et des images. Conçues par Wu Wenguang, cofondateur du Living Dance Studio avec Wen Hui, ces projections témoignent d’une époque marquante de l’Histoire de la Chine : la Révolution culturelle. Les ballets révolutionnaires, des visages, des mots autour du souvenir… Tout ce qui apparaît à l’écran défile vers la gauche ; un sens possible d’écriture en Chine, un mouvement symbolique du retour vers le passé en Occident. Quel sens donner à cela ? Sans doute les deux. « Avec Memory, explique la chorégraphe Wen Hui, nous avons voulu traiter de la valeur de la mémoire, particulièrement dans la vie contemporaine en Chine. Alors que les gens préfèrent regarder de l’avant, nous préférons “revenir à l’avant”, pour penser quelles expériences et leçons nous en avons tiré. » Un pas dans le passé pour préparer le futur.
Les voiles forment un carré, rideau dont on ouvre les pans peu à peu. Le spectacle se déroule comme un album photos. La longue marche, les « trois choses » importantes à avoir (une bicyclette, une machine à coudre, une montre), les souvenirs d’une enfant qui veut être prise en photo avec ses amies, ceux d’une autre (ou la même) qui veut aider sa mère à gagner de l’argent en cousant, la rencontre de Mao… Les souvenirs défilent. Wen Hui se penche en arrière, se redresse, fait un pas en avant, lentement. Recommence. Sa comparse sur scène, l’écrivain Feng Dehua, fait des gestes plus familiers : elle se lave les bras, coud (même si ce sont des feuilles de papier qu’elle tente de lier sans fil). Est-ce encore de la danse ? du théâtre ? Ne cherchez pas la trouvaille esthétique. Les gestes ici sont ceux de la mémoire : répétitifs, quasi mécaniques, ne correspondant qu’à l’esprit de celui qui les fait. Le fait que la danseuse travaille avec une écrivain et un réalisateur de films montre assez le sens de ses recherches sur scène. Au croisement des disciplines et des cultures, Wen Hui et le Living dance Studio élaborent avec danseurs, écrivains, musiciens, plasticiens… une vision transformée de la société chinoise.
Après avoir évoqué dans Report on the Body (2003) les changements sociaux en Chine et dans Report on Giving Birth le statut de la femme, le Living Dance Studio s’attaque avec Memory à l’événement le plus fort de l’Histoire de Chine, et aux souvenirs les plus partagés entre joie et souffrance. Comment traduire ces souvenirs ? Par le corps, par les mots ? Si elle a traduit ses propres impressions, et invité Feng Dehua à faire de même, Wen Hui espère aussi susciter chez les spectateurs chinois la même réflexion : « J’aime que mon travail soit capable de pousser les gens à réfléchir à la société et la réalité auxquelles ils doivent faire face. »
Memory a été joué du 24 au 27 novembre au Théâtre de la Cité internationale, à Paris, dans le cadre du festival d’automne. www.festival-automne.com


Sous le titre d’« Erudition concrète », le commissaire indépendant Guillaume Désanges lance au Plateau/Frac Ile-de-France un cycle consacré aux rapports entre savoirs et art. Première étape avec La Planète des signes, qui mêle inspirations mystiques, politiques et scientifiques.