Au Collège des Bernardins, trois expositions que d’apparence rien ne relie soulèvent pourtant une même question : agissons-nous par hasard ?

Dans l’ancienne sacristie, des œuvres de Judith Scott sont installées. Au sol ou en l’air, des formes entourées de fils. Pas de nom, pas de date. Objets secrets. C’est que Judith Scott, morte en 2005, était trisomique et sourde et muette. Les sculptures exposées proviennent du Creative Growth Art Center d’Oakland, centre qui aide les personnes handicapées à développer leur sens artistique. Judith, nous raconte-t-on, prenait des objets dans le centre, les cachait avant de les entourer de fils multicolores. Elle ne lâchait pas son œuvre, la tenant dans ses bras jusqu’à ce qu’elle la lâche et n’y revienne plus.

On peut y voir du Louise Bourgeois ou du Tony Cragg. Mais Judith Scott appartient de fait à ce courant nommé « art brut », au même rang que les fous et autres « personnes exemptes de culture artistique ». Le fil était pour elle comme de la glaise, et non un trait tiré à agencer dans l’espace, comme il peut l’être pour d’autres. Voir ses sculptures exposées lui aurait-il fait quelque chose ? Les aurait-elle seulement reconnues ? Objets secrets pose la question de l’intention. Pour elle, sont-elles des œuvres ou juste le résultat d’une expression nécessaire et autrement impossible, la traduction d’une sensibilité ? De même, Judith Scott n’a laissé aucune indication d’exposition. Ne sachant dans quel sens poser les œuvres, s’il fallait les attacher en l’air ou les placer sur un socle, l’équipe a suivi un procédé simple : prendre chacune dans ses bras, pour penser la meilleur position. « C’est une réflexion sur la domination entre malade et médecin », explique Alain Berland, co-commissaire de l’exposition. Alors que d’habitude le médecin amène une explication, un diagnostic au malade, ici c’est le malade qui apporte quelque chose et le médecin qui apprend.

Dans la nef, près de l’entrée, Evariste Richer a installé Cumulonimbuis Capillatus Incus. Ce nom barbare, nous explique-t-il, désigne le nuage le plus menaçant, celui qui, chargé de grêle, est la crainte des aviateurs et agriculteurs. L’explosion latente ici, est celle des 8000 dés superposés. La plupart ne sont pas fixés, formant un amas aléatoire de couleurs et de numéros. Pourtant, le tout est précisément étudié pour former un cube de 76kg, poids moyen d’un homme. Comme face à un nuage d’orage, on entend intérieurement le grondement, l’écroulement et les dés qui roulent sur les pierres du Collège, partagés entre la crainte du bruit et la beauté du spectacle. Mais les dés resteront à l’état de pixels, et seuls les trous des numéros auront quelque chose de l’impact de grêle. Placé ainsi dans la nef, ce cube a quelque chose des labyrinthes traditionnellement tracés dans les abbayes ou églises pour la méditation des prêtres. Ici c’est l’imagination qui chemine, trouvant tel ou tel sens dans un signe du hasard.

Autres signes, ceux choisis par Laurent Derobert nous attendent au sous-sol, dans le cellier. Philosophe et mathématicien de formation, celui-ci a réuni ses deux passions dans des Fragments de mathématiques existentielles. Et ce mariage révèle l’impensable : exprimer en langage mathématique des relations, sentiments, passions, en un mot, des concepts intangibles. Le lieu inaccessible côtoie ainsi la variable d’Ariane, texte et signes rivalisant de poésie.

Ces trois expositions donnent donc, de manière différente, forme au hasard. Sans démonstration, elles réussissent la prouesse de rendre tangible cette donnée infiltrée dans les relations humaines et la nature donne à la vie son piment : l’incertitude.

Judith Scott, Objets secrets ; Evariste Richer, Cumulonimbus Capillatus Incus ; Laurent Derobert, Fragments de mathématiques existentielles, du 11 octobre au 18 décembre au Collège des Bernardins, Paris. www.collegedesbernardins.fr

Ces expositions font partie d’une programmation intitulée “Questions d’artistes”, qui comprend aussi concerts, théâtres, conférences… A retrouver sur le site du Collège des Bernardins.

05/10/11 Trajet Paris-Bordeaux

Avant sa fermeture pour travaux, le musée des Beaux-arts de Nantes présente dans son patio une proposition de Krijn de Koning intitulée Vides pour un patio. Les 24 et 25 septembre, un week-end festif marquera les derniers jours d’ouverture avant l’automne 2013.

 

Des structures blanches, petites ou grandes arcades, esplanade, passages, maisonnette… Dans le patio du Musée des Beaux-arts de Nantes, Krijn de Koning a installé ses « vides ». Décor de cinéma à la Cocteau ? Maquette d’enfant agrandie ? En déambulant dans ce faux labyrinthe, l’imagination divague : le blanc qui envahit l’espace devient écran de projection.

Le mode de travail de Krijn de Koning est à la fois simple et recherché : considérer l’espace, en prélever un détail, comme ici les ouvertures du patio, pour le fragmenter ou l’amplifier. Dresser des éléments perturbateurs en somme, dans le cadre neutre des murs d’accrochage pour stimuler le regard du spectateur. « Il est curieux, remarque l’artiste, qu’un musée évite les perturbations alors que ce qu’il montre est censé « secouer » les gens. »

Marche, station, changements de point de vue sont ici de mise. Toutes les vues sont contraintes, que l’on soit dedans ou au dessus, regardant l’œuvre depuis les ouvertures du premier étage. Jamais une vue d’ensemble, les blocs imbriqués par De Koning taillent des modules à taille humaine superposés, donnant malgré leur multitude une impression de légèreté. « Mes œuvres, raconte-t-il, sont par nature temporaires et légères ; elles ne s’accrochent pas à quelque pesante vérité. » En guise d’amarres tout de même, des photos et reproductions d’œuvres tissent sur les côtés une toile d’inspirations, du Piranèse à l’abstraction de Mondrian ou Malevitch.

Avec ces blocs, Krijn de Konin fait appel à des éléments d’architecture, mais c’est bien à la sculpture qu’il apparente son travail. Une manière de montrer que toute réalité n’est qu’une représentation, susceptible de disparaître quelle que soit sa taille. « Il faut penser et repenser la manière dont on regarde », réclame-t-il. Un mode de pensée qui n’est pas sans rappeler l’œuvre d’Anish Kapoor, par ailleurs représenté dans la collection du musée par une œuvre magnifique : Sister piece of When I am pregnant (2005). De cette œuvre, blanche elle aussi, on perçoit d’abord un halo, sorte d’empreinte d’une pièce invisible, avant de distinguer qu’elle est en fait un creux dans le mur. Une douce brèche qui secoue bien.

 

Avant de fermer ses portes jusqu’à l’automne 2013 pour travaux, le Musée propose un week-end festif en marge des expositions (à lire ici).

http://www.nantes.fr/musee-des-beaux-arts

 

Chers lecteurs/trices,

Un nouvel onglet est apparu sur ce blog : blog notes. J’y enregistre quelques notes, pas vraiment des articles mais des idées je l’espère un peu construites, au fil de mes pérégrinations culturelles de cet été. Au Festival d’Avignon, aux Rencontres d’Arles, et là où le vent me portera.

Bonne lecture

PS : 2e nouveauté : la boîte à mots, recueil de citations en tout genre. N’hésitez-pas à me faire part de vos bons mots.

A la Collection Lambert en Avignon et à l’invitation de l’association Méjan en Arles, l’artiste américain Cy Twombly a orchestré juste avant sa mort une exposition photographique. Ombres furtives et disparitions poétiques.

 

Sensible. L’adjectif s’applique à Cy Twombly comme à un papier photographique. Nulle mièvrerie dans ses toiles, mais une simplicité poétique, comme il a pu le démontrer déjà à la Collection Lambert en 2007 avec l’exposition Blooming. Cette année, juste avant sa mort, l’artiste américain revenait dans le musée avignonnais pour présenter certaines de ses photographies et celles de beaucoup d’autres. Surtout connu pour ses peintures, il accomplit ici deux gestes inhabituels : montrer ses photographies et être le commissaire de l’exposition. Sur les trois étages, Le Temps retrouvé mène le visiteur de l’atelier de Rodin aux horizons de Hiroshi Sugimoto en passant par les scènes de vie de Jacques Henri Lartigue ou les corps mutilés de Sally Mann. Il y pénètre aussi dans l’atelier de Cy Twombly, apercevant par exemple les pivoines stylisées de Blooming.

Aucun ordre chronologique ici. Les salles se succèdent comme autant de parties du cerveau de l’artiste, images nostalgiques ou déroutantes, picturales (Ed Rusha) ou vidéo (David Claerbout). Dans la série Interior, des fenêtres et portes entrouvertes ouvrent des perspectives, tandis qu’ailleurs, Cy Twombly se souvient par des photos de John Cage ou Franz Kline de son passé. Dans un escalier, les cadres noirs de Christian Boltanski tranchent avec les couleurs éclatantes de Louise Lawler, sans contradiction. Car c’est ici la sensibilité d’une vie que l’on parcourt. Réputé pour s’exprimer très peu, Cy Twombly livre avec Le Temps retrouvé une forme d’autobiographie à travers ses choix artistiques, convoquant le spectre de Virginia Woolf comme celui des couleurs qui ont nourri son œuvre.

Pour la suite, rendez-vous en Arles, église Saint-Martin. Les Self Portrait of You + Me, 2008 de Douglas Gordon transforment des stars en corps perdus. Yeux et bouche brûlés, parfois une partie du visage disparue, ils habitent la photographie comme des fantômes, tout en laissant dans ces trous le visiteur se voir dans un miroir. Couchée dans une pose alanguie, Romy Schneider devient ainsi une possédée, à qui des flammes ont jailli des yeux. En face, des portraits de Miquel Barceló, tracés à l’eau de javel sur des toiles noires, prennent eux aussi une allure spectrale. Des (bonnes) ondes qui forment un visage, dans une impression toute photographique.

Est-ce la disparition de l’artiste, survenue peu de temps après l’ouverture de l’exposition, qui nous fait voir tant de fantômes ? On préfèrera y voir l’influence de son goût pour le temps suspendu, « un temps retrouvé, dilaté entre 1951 et 2011, et soluble dans l’énergie de la vie » (1).

 

1. Eric Mézil, « Le déjeuner sur l’herbe », catalogue de l’exposition.

Lire aussi le texte de l’écrivain Tanguy Viel sur Cy Twombly et Tino Sehgal paru dans Mouvement n°60, actuellement en kiosque.

Le Temps retrouvé, Cy Twombly et artistes invités, jusqu’au 2 octobre à la Collection Lambert en Avignon et à l’église Saint-Martin, Arles.

Www.collectionlambert.com

 

 

 

 

 

 

 

Quelque chose est passé par là. Fugace. La rencontre d’une plaque de tôle et d’un harmonica peut-être. Pendant près des 50 minutes que dure Indivisibilités, les chorégraphes Laurent Pichaud et Deborah Hay évoluent dans tout l’espace de la salle, et même au-delà. Avec pour seule musique les quelques sons d’un harmonica, le bruit des accessoires et le chant impromptu de Deborah Hay, ils se déplacent, selon une trajectoire lente et sûre, entre les personnes installées sur scène ou dans la salle.

Chacun palpe les limites de son univers. Danse et vie s’imprégnent, les mouvement et les sons semblent naturels. Leur relation est étroite et paisible. Ils se regardent parfois comme deux enfants voulant jouer ensemble mais ne se connaissant pas. Ils esquissent des gestes dans le même sens, puis chacun repart de son côté, guettant l’autre de l’oeil, touchant du regard l’objet que l’autre vient d’abandonner. Des objets à la fois importants et simples, parfois étranges, comme ces patins en métal que pousse Laurent Pichaud. Des objets à la Beckett, qui donnent sens aux personnages, rendent palpables les gestes. Les fanions, qui servent d’abord de guide au spectateur pour entrer dans la salle, s’enroulent autour des corps, traversent la scène en diagonale. Métaphore d’une pensée qui n’hésite pas à prendre de nouvelles directions.

Depuis plusieurs années, Deborah Hay et Laurent Pichaud se vouent une confiance mutuelle, et ils sont naturellement construit sur le même modèle cette création. Quand on les interroge sur cet étrange et envoûtant manège, les deux protagonistes s’en expliquent clairement. Indivisibilités est un in situ, une danse qui interagit avec le lieu et la situation. « Laurent s’occupe de l’espace, et moi du temps », résume Deborah Hay. Indivisibilités, c’est la vie à l’intérieur du théâtre. Le décor, composé d’enseignes et de lumières de la rue (d’autoroute, de stade…), trace une perspective qui parcourt la salle en diagonale, de la coulisse droite à l’entrée gauche des gradins – entre les deux points où l’un et l’autre vont faire leur entrée.

Les spectateurs, on l’a dit, sont libres de s’installer où ils veulent, et même de bouger pendant le spectacle. « Nous les intégrons dans le processus, explique Laurent Pichaud. Nous sommes ouverts à tout événement. » Si les pas sont libres, la trame de ce duo suit tout de même quelques repères, rencontres fortuites entre les deux danseurs. Pour Deborah Hay, l’envie de ce duo est aussi d’utiliser No Time to Fly, son précédent solo également présenté à la fondation Serralves quelques jours plus tôt (lire à ce sujet notre article sur Mouvement.net), de le modeler in situ sur différentes situations. Une pratique en perpétuel mouvement, car, comme le déclarait la chorégraphe à Mouvement, « Ce qui continue à vous questionner, gardez-le. Sinon, abandonnez-le ! »

Indivisibilités, de Deborah Hay et Laurent Pichaud, était présenté le 3 juillet à la fondation Serralves, Porto (Portugal), dans le cadre du cycle « Improvisations/Collaborations ». www.serralves.pt

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