
Photo Didier Plowy. Tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication
« Dieu nous a oubliés. »
Face à ceux qui l’interrogent, Christian Boltanski est affirmatif. Quand on marche dans la forêt, expliquait-il ailleurs, on écrase sans vouloir être méchant des fourmis. Dieu fait pareil avec nous. Le hasard de la mort, thème récurrent dans le travail de l’artiste, sont aujourd’hui au centre de l’exposition Personnes, présentée jusqu’au 21 février dans la nef du Grand Palais, à Paris.

Photo Didier Plowy. Tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication
Un énorme tas de vêtements, une grue qui attrape ceux du sommet pour les relâcher de plus haut, d’autres habits étalés en carrés chacun éclairé par un néon et doté d’un battement de cœur, des boîtes symbolisant les « archives du cœur » qui seront entreposées sur l’île de Teshima au Japon, le tout dominé par un autre battement, qui se cogne aux parois vides de la nef. Le dispositif est à la fois simple et gigantesque. Il donne l’impression d’entrer dans une usine, un entrepôt où règne un roulement mécanique. Le visiteur n’est pas devant, mais dans l’œuvre.
Christian Boltanski aime dire que son travail est simple. Quoi de plus naturel qu’un cœur qui bat ? Sans entrer dans des concepts compliqués, il invite le visiteur à inventer ses propres histoires. Ces vêtements entassés ou étalés sous un éclairage au néon renvoient dans l’imaginaire de chacun aux camps d’extermination. Mais au-delà, ils peuvent aussi symboliser l’apparence, l’usine, voire la consommation de masse… Les battements de cœur accolés à chaque groupe créent quant à eux un double contraste, entre collectif et individu, matière inerte et palpitante : autant d’outils de définition d’une identité.
Dans cet environnement, le visiteur ne peut pas rester indifférent. Certains seront oppressés par l’aspect « morbide » des vêtements alignés, d’autres seront touchés par ses airs d’hommage. Il y a pourtant aussi un côté parc d’attraction dans cette grue qui élève et lâche. Car si on peut y voir la main divine, prenant et jetant les corps humains, on peut aussi préférer penser, avec Chrisitan Boltanski, aux machines de fêtes foraines et à ces petites pinces qui n’attrapent jamais la peluche convoitée.

Photo Didier Plowy. Tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication
Comme certains ont un bestiaire, Christian Boltanski déploie son éventail d’obsessions. La mort, le souvenir, la Shoah, sont autant de fils rouges de ses œuvres. Le hasard, par dessus tout. Qu’est-ce qui fait qu’on se souviendra de telles personnes plutôt que d’autres ? Depuis le XXe siècle et les nouveaux médias, la célébrité est plus accessible. En créant ses archives du cœur, bibliothèque de battements que les visiteurs sont invités à enregistrer sur place, Boltanski lui-même donne accès à une sorte d’immortalité. Doit-on pour autant se souvenir de tous ? Sans répondre vraiment, l’artiste souligne l’omniprésence et la toute puissance du hasard. De même, rien ne restera de l’exposition. Les matériaux seront réutilisés, éparpillés. Les vêtements, amenés par une entreprise de recyclage des tissus, repartiront eux aussi, anonymes, dans leur processus de réutilisation. Comme autant de vies fondues dans la multitude.
Christian Boltanski, Personnes, Monumenta 2010, du 13 janvier au 21 février au Grand Palais. www.monumenta.com Un ensemble de tables rondes est programmé tout au long de l’exposition.