A lire sur Mouvement.net, un compte rendu de La Planète des signes, jusqu’a 15 novembre au Plateau – Frac Ile-de-France.

Jeux de formes

ARM090930-88-planete-signesSous le titre d’« Erudition concrète », le commissaire indépendant Guillaume Désanges lance au Plateau/Frac Ile-de-France un cycle consacré aux rapports entre savoirs et art. Première étape avec La Planète des signes, qui mêle inspirations mystiques, politiques et scientifiques.

Onze paires de mains et presque autant de regards inquiets ou attentifs. Leurs petits doigts se touchent. Sur la photo noir et blanc, les yeux de la maîtresse de cérémonie, ruban noir sur le front, semblent révulsés. Séance de spiritisme du XIXe siècle ? Pas tout à fait. Au centre de la table, la boule de cristal a des airs d’œuvre de Dan Flavin…

Raymond Federman : “et j’ai pensé – quand tu mourras tout cela s’éteindra – plus rien à voir – nothing more – juste le noir”… Le 6 octobre 2009, le noir est venu. L’écrivain Raymond Federman est décédé, à l’âge de 81 ans. Il laisse derrière lui une oeuvre multiforme, dans laquelle il chahute joyeusement les langues française et anglaise. Autant Français qu’Américain, l’écrivain n’avait jamais choisi entre les deux cultures.

En hommage à Raymond Federman, Mouvement.net republie l’entretien qu’il avait accordé à la revue fin 2008.

A lire : son Blog.

Son site.

Le site des éditions Léo Scheer, qui a publié une bonne partie de ses oeuvres.

Le jour (ou plutôt la nuit) où je me suis désabonnée du Monde.fr, Sarkozy dénonçait la “religion du chiffre”, on “fêtait” les 1 an de la crise financière, les pandémies s’invitaient même au cinéma, les ch’tis donnaient leur “accent” à la Ligue 1 et Le Monde.fr publiait son (au moins) 6e article sur “L’affaire Hortefeux”.  Ou va Le Monde ma bonne dame…

Chemise, pantalon et veste noirs. Josef Nadj entre en corbeau, aidé dans son image par les parures de plumes de la salle d’art primitif de la Maison Rouge. Invité pour deux duos et une exposition de dessins par le festival Paris quartier d’été, il s’est prêté au jeu de la rencontre avec le public. Questionné par Jean-Marc Adolphe, il y parle de lui, d’art contemporain, de sa manière de percevoir chez les gens des « personnages à la Beckett », de ses lectures…

 

En invitant Josef Nadj, Paris quartier d’été n’accueille pas seulement un danseur et chorégraphe. L’artiste vient au rendez-vous avec tous ses univers, ses passeports français, yougoslave, ses livres et ses notes, qu’il étale ce jour-là sur la table à la demande Jean-Marc Adolphe, désireux de le « mettre à nu ». Une expérience que Josef Nadj connaît bien, puisqu’il se l’impose à chaque nouvelle création. « La danse est un travail de construction-destruction permanent, explique-t-il. Ca commence toujours par un retour à l’essentiel, à l’espace vide. Tu te dis : Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu représentes quand tu entres dans cet espace vide ? »

 

Sur la scène de la Maison des métallos, l’espace n’est pas vide. Une table, plusieurs chaises réparties en saynètes, deux balais… Des accessoires simples auxquels Josef Nadj et Dominique Mercy vont bientôt donner vie en se lançant dans un jeu de miroir asymétrique. Etrange tango entre deux hommes que ce Petit psaume du matin, partagé entre mime et chamanisme. Sur le Tango d’Igor Stravinsky, l’un se laisse porter par l’autre. Josef Nadj a des plumes dans les gestes. Non pas noires corbeau mais blanches et chatouilleuses, héritées de son professeur Marcel Marceau.

 

Du mime aux arts martiaux, en passant par la chorégraphie contemporaine, Petit psaume du matin est un joyeux mélange d’influences. On y découvre Nadj en grand manitou, dansant sur des musiques traditionnelles hongroises ou égyptiennes. Des gestes souvent lents et posés, auxquels Dominique Mercy répond par un débit plus accéléré. Face à son faux double, il préfère la rapidité à la mélancolie, mais se laisse à d’autre moments guider par un Nadj devenu marionnettiste.

 

Deux balais pour chasser des poussières de papier. Des vitres sur lesquelles ils collent chapeau, moustache et cigarette, bientôt suivies d’une radiographie de poumons noircis. Les saynètes se succèdent, sans cohérence ni suite logique, sortes de haïkus dansés. Les jambes peintes, les deux danseurs se lancent dans des entrechats quatre couleurs. Les lignes s’entremêlent en toute légèreté, comme dans les dessins de la série Les Corbeaux exposés dans la salle des Métallos. Avec Petit psaume du matin, Josef Nadj et Dominique Mercy nous offrent une danse envoûtante, burlesque et poétique. Un moment de grâce.

 

Petit psaume du matin et exposition Les Corbeaux, jusqu’au 30 juillet à la Maison des métallos, Paris 11e, dans le cadre de Paris quartier d’été. www.quartierdete.com

Au Grenier à sel, la Cie fidèle idée a mis en scène les mots incisifs de Martin Crimp avec un de ses textes de jeunesse, Personne ne voit la vidéo.

La scène se passe en Angleterre mais pourrait être ailleurs. Dans une société occidentale en perte de repères, un pays en vaut un autre, les salons et leurs dialogues se ressemblent. Tout juste quittée par son mari, Liz répond à un questionnaire oral sur sa consommation de « produits surgelés italiens ». De fil en aiguille, elle deviendra à son tour enquêtrice, représentante de ce qu’elle rejetait jusqu’alors. Si l’histoire est symptomatique, les mots de Martin Crimp ne sont pas dénonciateurs. Pourtant, réglés comme une mécanique (saluons l’habileté de la traductrice Danielle Mérahi), ils révèlent le manque de valeurs de la société de consommation. Incisifs, ils sonnent comme une autocritique.

Un canapé surélevé trône au fond de la scène. A l’avant, une table basse bon marché. Le décor est minimal mais chargé de symboles. On s’imagine tour à tour dans un salon, le cabinet d’un psychologue, voire dans une sitcom. La petite table fait contrepoint, accentuant la suspension et l’inconfort du haut canapé. Une impression en accord avec la pièce : « Dans ce texte, affirme le metteur en scène Guillaume Gatteau, rien ne s’ancre, tout est aspiré. » L’écriture « tourne autour du vide ». Non pas qu’elle soit creuse, mais elle circoncit ce sentiment de creux, de valeurs disparues. Les actes sont comme des épisodes d’une série télé, séparés par autant de jingles. Sur scène, trois acteurs tiennent les rôles qui gravitent autour de Liz. L’enquêtrice puis l’enquêteur qui l’interrogent, sa fille, un autre homme, le client de l’institut de sondages… Les personnages, bien interprétés, restent cependant relativement neutres, sans caractère marqué. C’est que le rôle principal est tenu par un acteur invisible : la langue. Le travail sur les mots est très important pour Guillaume Gatteau : « Le rythme, le souffle, mais aussi la forme, la syntaxe, la grammaire, le séquençage comptent beaucoup. » La précision de l’écriture de Martin Crimp l’a attiré. « C’est une vraie partition que je me suis attaché à faire jouer par les comédiens comme s’ils étaient des musiciens interprètes. » D’ailleurs, essayer de jouer le texte plus librement ne fonctionnait pas : « Ca brouillait la mécanique. »

Résultat : une heure de paroles ininterrompue, partition fluide, rythmée, révélatrice aussi. Car cette forme de neutralité laisse toute la place au double sens des mots de Crimp. Les personnages se font répéter les répliques, demandent de dire « avec vos propres mots ». Le match oratoire est serré, mais le vainqueur est déjà connu : le vide. Celui de la conversation entre un enquêteur de consommation et une femme que le mari vient de quitter. Celui aussi que doit « remplir » l’enquêtrice. Ce vide enfin, « avec un grand V », qui fait tant chier Colin. Lui veut pourtant la liberté de ne pas avoir d’opinion. « C’est qui ce “on” qui décide ? » demande-t-il. Liz au contraire semble avoir trouvé son équilibre, son utilité : elle offre un contenu aux pulsions de consommation des gens, « cette chose qui les ronge ». Mais cette satisfaction, comme celle de tout désir, est éphémère et doit sans cesse être renouvelée.

La manière dont Liz change radicalement d’attitude, de « culture » comme elle le dit, est aussi effrayante que symptomatique de notre société de consommation. Personne ne voit la vidéo, c’est la manigance des enquêteurs qui se défendent de travailler pour des entreprises (« ce n’est pas commercial ») tout en travaillant au processus même de consommation.

Pascaline Vallée

Personne ne voit la vidéo (texte de Martin Crimp traduit par Danielle Mérahi) de la Cie fidèle idée, était jouée du 8 au 19 juillet au Grenier à sel, Avignon. www.avignonleoff.com

Dans un monde où l’image et les images sont omniprésentes, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige proposent à l’église des Célestins la vision d’un Liban reconstitué, tiraillé entre nostalgies et désespoir.

« C’est un hommage aux survivants et aux morts », proclame un personnage de La Maison des cerfs de Jan Lauwers. S’il s’agit d’une fable où les conflits tuent par ricochets, cette pièce montre une vérité : dans une guerre, les vivants sont aussi méritants que les morts. En écho, l’exposition de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige pose sa pierre à l’édifice de la mémoire libanaise.

Dans l’ombre fraîche de l’église des Célestins, « Tels des oasis dans le désert » est un ailleurs. Un sol inégal de terre claire, des pierres, des peintures effacées. L’image de sable du Liban s’infiltre dans les fissures des fenêtres bouchées. Les vidéos et photos de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige y sont autant d’« instants de vérité », selon les mots d’Hanna Arendt, à qui le duo a emprunté le titre de l’exposition.

Les murs déjà chargés d’histoire accueillent celle du Liban, de ses camps de réfugiés et de son imagerie. D’entrée, Beyrout est morcelée par les visiteurs, insaisissable. Au fond de l’église, Wonder Beyrut la fait brûler, se tordre sous la chaleur et les bombardements imaginés. Dans une alcôve, la vidéo Lasting images fait pendant à cette destruction en montrant la reconstitution d’une photo. Sur un écran au départ blanc, des traits en mouvement grésillent et des silhouettes se dessinent peu à peu.

Que ce soit par son paysage ou ses figures, le duo d’artistes capte l’image d’un Liban tiraillé entre une guerre civile cruelle et la figure d’un dictateur qui mise sur la sympathie. La vidéo Toujours pour toi montre ainsi la multiplication des visages sur les affiches de la campagne électorale, si nombreux et si proches que les sourires et les regards chaleureux ne dégagent plus aucune sympathie.

Face à ces images volontairement manipulées, deux autres vidéos et des photos montrent l’impossibilité d’en fabriquer d’autres : celles de deux camps de détention au Sud du Liban. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige montrent que l’Histoire est une construction subjective. Dans le camp de Khiam, les chars détruits ressemblent à des jouets, abandonnés dans un paysage flou. Des Libanais témoignent devant caméra de leur vie quotidienne là-bas. En face, une vidéo balaye le camp de tentes et de broussailles. Le large écran est barré d’un long panoramique photo : A la place du camp, on a construit un zoo, un restaurant, un terrain de foot. Le passé ne laisse pas d’autres traces que celles, embellies ou dramatisées, laissées dans la mémoire de ceux qui l’ont vécu.

Placé sous l’égide du Libano-québécois Wajdi Mouawad, le Festival d’Avignon 2009 ne pouvait être que voyage. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ouvrent ici les portes d’un pays à la fois historiquement très marqué et imaginaire. Car si les guerres meurtrissent l’esprit plus durement que les chairs, …« Tels des oasis dans le désert » pointe la différence entre réalité et images (re)fabriquées.

Pascaline Vallée

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, …« Tels des oasis dans le désert », du 9 au 29 juillet à l’église des Célestins.

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