Au Grenier à sel, la Cie fidèle idée a mis en scène les mots incisifs de Martin Crimp avec un de ses textes de jeunesse, Personne ne voit la vidéo.
La scène se passe en Angleterre mais pourrait être ailleurs. Dans une société occidentale en perte de repères, un pays en vaut un autre, les salons et leurs dialogues se ressemblent. Tout juste quittée par son mari, Liz répond à un questionnaire oral sur sa consommation de « produits surgelés italiens ». De fil en aiguille, elle deviendra à son tour enquêtrice, représentante de ce qu’elle rejetait jusqu’alors. Si l’histoire est symptomatique, les mots de Martin Crimp ne sont pas dénonciateurs. Pourtant, réglés comme une mécanique (saluons l’habileté de la traductrice Danielle Mérahi), ils révèlent le manque de valeurs de la société de consommation. Incisifs, ils sonnent comme une autocritique.
Un canapé surélevé trône au fond de la scène. A l’avant, une table basse bon marché. Le décor est minimal mais chargé de symboles. On s’imagine tour à tour dans un salon, le cabinet d’un psychologue, voire dans une sitcom. La petite table fait contrepoint, accentuant la suspension et l’inconfort du haut canapé. Une impression en accord avec la pièce : « Dans ce texte, affirme le metteur en scène Guillaume Gatteau, rien ne s’ancre, tout est aspiré. » L’écriture « tourne autour du vide ». Non pas qu’elle soit creuse, mais elle circoncit ce sentiment de creux, de valeurs disparues. Les actes sont comme des épisodes d’une série télé, séparés par autant de jingles. Sur scène, trois acteurs tiennent les rôles qui gravitent autour de Liz. L’enquêtrice puis l’enquêteur qui l’interrogent, sa fille, un autre homme, le client de l’institut de sondages… Les personnages, bien interprétés, restent cependant relativement neutres, sans caractère marqué. C’est que le rôle principal est tenu par un acteur invisible : la langue. Le travail sur les mots est très important pour Guillaume Gatteau : « Le rythme, le souffle, mais aussi la forme, la syntaxe, la grammaire, le séquençage comptent beaucoup. » La précision de l’écriture de Martin Crimp l’a attiré. « C’est une vraie partition que je me suis attaché à faire jouer par les comédiens comme s’ils étaient des musiciens interprètes. » D’ailleurs, essayer de jouer le texte plus librement ne fonctionnait pas : « Ca brouillait la mécanique. »
Résultat : une heure de paroles ininterrompue, partition fluide, rythmée, révélatrice aussi. Car cette forme de neutralité laisse toute la place au double sens des mots de Crimp. Les personnages se font répéter les répliques, demandent de dire « avec vos propres mots ». Le match oratoire est serré, mais le vainqueur est déjà connu : le vide. Celui de la conversation entre un enquêteur de consommation et une femme que le mari vient de quitter. Celui aussi que doit « remplir » l’enquêtrice. Ce vide enfin, « avec un grand V », qui fait tant chier Colin. Lui veut pourtant la liberté de ne pas avoir d’opinion. « C’est qui ce “on” qui décide ? » demande-t-il. Liz au contraire semble avoir trouvé son équilibre, son utilité : elle offre un contenu aux pulsions de consommation des gens, « cette chose qui les ronge ». Mais cette satisfaction, comme celle de tout désir, est éphémère et doit sans cesse être renouvelée.
La manière dont Liz change radicalement d’attitude, de « culture » comme elle le dit, est aussi effrayante que symptomatique de notre société de consommation. Personne ne voit la vidéo, c’est la manigance des enquêteurs qui se défendent de travailler pour des entreprises (« ce n’est pas commercial ») tout en travaillant au processus même de consommation.
Pascaline Vallée
Personne ne voit la vidéo (texte de Martin Crimp traduit par Danielle Mérahi) de la Cie fidèle idée, était jouée du 8 au 19 juillet au Grenier à sel, Avignon. www.avignonleoff.com