Il y a des rencontres qu’on aimerait filmer, garder en mémoire, se repasser en boucle. Celle que j’ai faîte hier avec le chorégraphe et artiste Josef Nadj est de celles-là. Fin d’après-midi froid. J’entre dans la galerie Vieille du Temple, dans le IIIe, qui expose des dessins et photos de Josef Nadj. L’artiste est là, debout, fumant ses éternelles cigarettes dont il range soigneusement les mégots dans une boîte en métal ronde. Hasard ? « Non, répond-il. Je suis toujours là dans ces heures-là, pour répondre aux questions des visiteurs. » Et des questions sur ses photos, il y en a : c’est quoi ? c’est où ? Non pas qu’elles soient incompréhensibles mais elles titillent l’imagination. Gros plan d’une palissade éraflée, dans laquelle il a vu un tableau de Michaux, tâche de peinture rongée par un termite qui devient tableau de Matisse… « J’aime trouver ce que les gens ne voient pas, explique Nadj. Je regarde [il caresse de la main un mur, mimant de chercher un détail], je m’approche [son grand corps se penche en rapace vers un détail imaginaire, geste de main à l’appui] et je vois des choses. » L’image d’un spectacle vu cet été à la Maison des métallos me revient en tête. L’homme est aussi chorégraphe et danseur, ancien élève du Mime Marceau himself. Ce paradoxe m’a frappé à chaque rencontre. Econome en gestes, presque raide, Josef Nadj déploie quand il se met en mouvement une énergie souple et magique. Une étincelle qu’on retrouve dans ses photos, mais aussi dans ses dessins, traits ou courbes serrés qui touchent l’imagination.

Josef Nadj, dessins et photographies, jusq’au 30 janvier à la galerie Vieille du Temple, Paris.

Il est des films qui vous reviennent en tête quelques heures après les avoir vu, alors que vous pensiez qu’ils ne vous avaient pas touché. We want Miles, l’exposition consacrée par la Cité de la musique à Miles Davis, m’a fait le même effet. En me levant ce matin, sa musique accompagnait mes gestes. Un air lent de trompette pour la BO d’Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle, une musique pop inventée pour Michaël Jackson… En fond, ou par-dessus, les yeux noirs et brillants de Davis regardaient mon esprit encore embué. Sa voix éraillée des dernières années, quand il accorda enfin des interviews poussées aux journalistes, me revenait en mémoire.

Pourtant sur le moment, elle ne m’avait pas semblé si marquante cette expo. Certes bien faîte, instructive, jolie peut-être. En la concevant, Vincent Bessières a réussi à éviter l’écueil qui guette toute exposition sur la musique : la surcharger de sons, ou n’en pas faire écouter du tout. Ici, des prises permettent à chacun de brancher son casque, pour écouter au gré du parcours morceaux célèbres ou reportages. Des petites pièces sont consacrées à des morceaux ou des périodes particulières, tandis que plusieurs films sur grand écran diffusent eux aussi le son de la fameuse trompette. Mais voilà, par principe, une exposition musicale me touche moins, parce que voir une batterie célèbre ne me dit rien et que les notes sur une partition sont pour moi une obscure forêt de signes. Alors ?

We want Miles fait plus que remettre un visage sur des notes connues. Ses collaborations avec John Coltrane, les arrangements de Gil Evans, Kind of blue, Tutu… Photos à l’appui, elle retrace à travers lui toute une époque. Et surtout, elle m’a appris qu’on ne pouvait pas classer Miles Davis dans une catégorie. Le jazz oui, mais tellement plus. Comme tous ceux qui ont duré, il a su s’approprier et contribuer à inventer les nouveautés de son temps. Freejazz, rock, pop, tout devient matière à sa propre création. « La musique populaire est une bonne chose, répondit-il un jour à un journaliste, il faut juste prendre ce qui est intéressant en elle. » Exit l’esprit « entre nous » qui me semble régner sur le jazz.

Au-delà de la figure musicale, Miles Davis apparaît aussi dans son contexte social. Ses excès et ses frasques, mais surtout sa délectation à devenir une star noire en voiture de sport après s’être fait casser la gueule par des policiers à ses débuts. Sa peinture, où se mêlent influences africaines et rock psychédélique. Les défilés de mode auxquels il participe aussi, sans lâcher sa trompette. Une figure, persistante.

We want Miles, 16 octobre au 17 janvier 2010 au musée de la musique, Cité de la musique, Paris. www.citedelamusique.fr

Le drapeau de Lucy + Jorge Ortega devant le Frac Lorraine. Photo : Remi Villeggi.

Perditions polaires
L’exposition Esthétique des pôles. Le testament des glaces à Metz.

49° Nord, 6° Est : c’est la nouvelle position du Pôle Nord, ou du moins de la concentration de ses flux artistiques. C’est avant tout celle du Frac Lorraine, à Metz, où Esthétique des pôles. Le testament des glaces présente jusqu’au 7 février une vision à la fois politique, écologique et artistique de nos banquises.

Sol blanc. Murs blancs. Plafond blanc. Par terre, une aiguille imaginée par Jean-Jacques Dumont cherche le Nord au rythme des secondes. « Elle tourne de manière gentiment dangereuse », note Béatrice Fons, directrice du Frac. Elle tourne, tout comme fond la banquise, symbolisée à l’étage par Tip of the Iceberg, de Marijke van Warmerdam, bloc de glace renouvelé régulièrement. Elle tourne, au milieu du hall, pour qu’« on ait l’impression d’avoir quelque chose dans les jambes », comme une conscience écologique gênant les gestes quotidiens.

… La suite sur Mouvement.net

Après les rues de Paris vues par William Eggleston, la Fondation Cartier poursuit son voyage sur le bitume. Chez Eggleston, on découvrait un Paris poétique, sans horizon sinon oblique. Regards vers le ciel ou vers le sol, sur des tags comme détails de la vie quotidienne, qui créaient un écho avec la réalité mouvante de la rue. Avec Né dans la rue, nous voilà transportés à New York, dans le Bronx, pour un retour en arrière vers le graffiti, dans toute sa violence et son élan créatif.

Boulevard Raspail, poteaux et palissade annoncent la couleur. Ou plutôt les couleurs, tant la Fondation Cartier est envahie par tags et graffitis de toutes sortes. Murs, wagon, vitres, cartons, black books… un bel échantillon des supports préférés des graffeurs s’offre au visiteur. Jusqu’à la porte de le salle de bain de Jack Stewart, un des premiers à étudier les graffitis.

« A teenager who writes is name and his street number everywhere he goes », telle est la définition du taggeur donnée par le New York Times en 1971 (1). Rien de plus ? Comment expliquer l’atterrissage dans le marché de l’art d’un vandalisme de gamins ? Si Né dans la rue ne va pas jusqu’à expliquer le phénomène, elle donne les bases historiques pour le comprendre. L’exposition suit un axe didactique, évitant ainsi l’écueil pris de plein front par certaines galeries : considérer le graffiti comme une œuvre traditionnelle, enfermer du geste et par-là même effacer son âme revendicatrice.

La salle du rez-de-chaussée est toutefois un peu plus conventionnelle. Des artistes contemporains y exposent des pans de murs où se mêlent influences historiques du graffiti et d’autres plus traditionnelles. JonOne, inspiré par Pollock, Vitché inventant des contes métaphysiques… Continuité ou pâle effet de mode ? L’étude du graffiti et des influences qu’il a eu sur l’art a encore de l’avenir devant elle.

Dans sa majeure partie, Né dans la rue remonte à la source. Le visiteur suit l’évolution du genre, du writting au graff plus sophistiqué, en passant par le wild style. « Tout le monde pique aux autres, explique Mare 139, même les grands. C’est comme ça que la culture se transmet et se perpétue. » Des films, des interviews racontent l’époque, photos à l’appui. Une vidéo d’Evan Roth détaille le mouvement d’un graffeur, dont les gestes ont été enregistrés par motion capture. Car le graffiti, c’est avant tout une énergie, même si la forme est réfléchie. L’œuvre n’est pas le but, mais le résultat d’une action et d’un état d’esprit. En témoigne P.H.A.S.E.2 : « L’énergie et l’inspiration, [je ne les ai pas trouvées dans des livres ou des dessins]. Je les ai trouvées dans la révolte qui est au fond de mon âme. »

Né dans la rue, exposition du 7 juillet 2009 au 10 janvier 2010 à la Fondation Cartier, Paris.

1. Les citations sont tirées du (très beau) catalogue de l’exposition : Né dans la rue, sous la direction de Hervé Chandès, éditions Fondation Cartier, 38,5€.

 

Photo Didier Plowy. Tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication

« Dieu nous a oubliés. »

Face à ceux qui l’interrogent, Christian Boltanski est affirmatif. Quand on marche dans la forêt, expliquait-il ailleurs, on écrase sans vouloir être méchant des fourmis. Dieu fait pareil avec nous. Le hasard de la mort, thème récurrent dans le travail de l’artiste, sont aujourd’hui au centre de l’exposition Personnes, présentée jusqu’au 21 février dans la nef du Grand Palais, à Paris.

Photo Didier Plowy. Tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication

Un énorme tas de vêtements, une grue qui attrape ceux du sommet pour les relâcher de plus haut, d’autres habits étalés en carrés chacun éclairé par un néon et doté d’un battement de cœur, des boîtes symbolisant les « archives du cœur » qui seront entreposées sur l’île de Teshima au Japon, le tout dominé par un autre battement, qui se cogne aux parois vides de la nef. Le dispositif est à la fois simple et gigantesque. Il donne l’impression d’entrer dans une usine, un entrepôt où règne un roulement mécanique. Le visiteur n’est pas devant, mais dans l’œuvre.

Christian Boltanski aime dire que son travail est simple. Quoi de plus naturel qu’un cœur qui bat ? Sans entrer dans des concepts compliqués, il invite le visiteur à inventer ses propres histoires. Ces vêtements entassés ou étalés sous un éclairage au néon renvoient dans l’imaginaire de chacun aux camps d’extermination. Mais au-delà, ils peuvent aussi symboliser l’apparence, l’usine, voire la consommation de masse… Les battements de cœur accolés à chaque groupe créent quant à eux un double contraste, entre collectif et individu, matière inerte et palpitante : autant d’outils de définition d’une identité.

Dans cet environnement, le visiteur ne peut pas rester indifférent. Certains seront oppressés par l’aspect « morbide » des vêtements alignés, d’autres seront touchés par ses airs d’hommage. Il y a pourtant aussi un côté parc d’attraction dans cette grue qui élève et lâche. Car si on peut y voir la main divine, prenant et jetant les corps humains, on peut aussi préférer penser, avec Chrisitan Boltanski, aux machines de fêtes foraines et à ces petites pinces qui n’attrapent jamais la peluche convoitée.

Photo Didier Plowy. Tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication

Comme certains ont un bestiaire, Christian Boltanski déploie son éventail d’obsessions. La mort, le souvenir, la Shoah, sont autant de fils rouges de ses œuvres. Le hasard, par dessus tout. Qu’est-ce qui fait qu’on se souviendra de telles personnes plutôt que d’autres ? Depuis le XXe siècle et les nouveaux médias, la célébrité est plus accessible. En créant ses archives du cœur, bibliothèque de battements que les visiteurs sont invités à enregistrer sur place, Boltanski lui-même donne accès à une sorte d’immortalité. Doit-on pour autant se souvenir de tous ? Sans répondre vraiment, l’artiste souligne l’omniprésence et la toute puissance du hasard. De même, rien ne restera de l’exposition. Les matériaux seront réutilisés, éparpillés. Les vêtements, amenés par une entreprise de recyclage des tissus, repartiront eux aussi, anonymes, dans leur processus de réutilisation. Comme autant de vies fondues dans la multitude.

Christian Boltanski, Personnes, Monumenta 2010, du 13 janvier au 21 février au Grand Palais. www.monumenta.com Un ensemble de tables rondes est programmé tout au long de l’exposition.

« Méfie-toi de l’eau qui dort », dit le dicton. Au musée de l’Orangerie, lacs et ruisseaux révèlent en effet bien des surprises sous leur surface lisse. En contrepoint des grands Nymphéas de Monet, le musée permet jusqu’au 31 janvier d’aborder le sempiternel thème du paysage sous un nouvel angle, avec un cycle de vidéos intitulé « eaux dormantes ». Au programme, six œuvres immersives : The Reflecting Pool, de Bill Viola, Sources et La Seille, de Marcel Dinahet, L’Arc-en-ciel de Richard Skyzak et Immersion et Nuée de Jean-Yves Cousseau. Une bonne heure d’images, entre courses folles et contemplation.

Arc-en-ciel, reflets, ruisseaux, gouttes en tout genre deviennent pour les vidéastes source de création. Même présence de la nature qui fascine chez Monet, ajoutée à la surprise de la manipulation moderne. Dans la vidéo de Bill Viola, un homme s’apprête à sauter dans un étang à la surface lisse, avant de disparaître en l’air, alors que l’eau accuse le choc. L’homme nu se fond bientôt dans la nature, dans une métaphore simple mais efficace.

Plus proche de la réalité, Richard Skyzak fait jouer le hors-champ en répondant à la curiosité des passants qui ne voient pas qu’il filme l’arc-en-ciel créé par un tuyau d’arrosage et le prennent nettement pour un gentil fou. Les vidéos se succèdent sans lien logique, ayant seulement en commun de montrer que l’eau est la fois matière puissante et malléable. Marcel Dinahet s’en sert quant à lui comme moyen d’introspection. Comme embarquée sur un bout de bois, sa caméra dérive le long du ruisseau, très lentement. Autre voyage, beaucoup plus mouvementé, Immersion de Jean-Yves Cousseau exalte la force poétique de l’eau. Sur une bande sonore qui mêle variations Goldberg et chants sacrés, l’artiste passe en revue les états possibles du liquide, des bulles aux vagues en passant par les gouttes. L’eau devient matière, miroir lisse sur les pavés ou ondulation presque solide. Matière à rêves.

Eaux dormantes, du 3 octobre au 31 janvier au musée de l’Orangerie, Paris. www.musee-orangerie.fr

Page suivante »