Intouchable ?

(Chronique parue dans une version courte dans Le 13 du Mois n° 55, octobre 2015)

Christian Boltanski, Dispersion, 1991-2015 Photo: Marc Domage

Christian Boltanski, Dispersion, 1991-2015
Photo: Marc Domage

Combien de fois n’a-t-on pas entendu, dans un musée ou une galerie d’art, un parent lancer à son enfant aux grands yeux, ou une amie à son amant curieux, l’interdiction teintée de crainte : « Touche pas ! » Comme si d’un coup d’index l’œuvre allait se réduire en miettes ou déclencher un piège digne d’Indiana Jones. Parfois, un nez trop avancé fait retentir une de ces sonneries désagréables ou l’apostrophe d’un gardien. On touche avec les yeux, avec ou sans flash ; c’est la règle dans les lieux d’art. Loin de nous l’idée de vous encourager à la transgression. Mais à force de ne pas toucher, on ne sait plus très bien pourquoi on ne le fait pas. A cause du risque d’abîmer, c’est sûr, pour ne pas être pris pour un voleur, sans doute. Mais encore ?

Aura

Avec Take Me (I’m Yours), la Monnaie de Paris se penche sur cette sanctuarisation de l’art. Le commissaire d’exposition Hans Ulrich Obrist et l’artiste Christian Boltanski, rejoints par Chiara Parisi, directrice des programmes culturels de la Monnaie, reprennent une exposition conçue en 1995 à Londres. Ou plutôt la « rejouent », comme on reprendrait une partition avec différents interprètes. Les artistes de l’exposition initiale sont présents (parmi lesquels Franz West, Wolfgang Tillmans ou Hans-Peter Feldmann), ainsi qu’une trentaine de nouveaux venus. Tous remettent en question le caractère sacré de l’œuvre d’art, son aura qui tient parfois trop à distance les spectateurs.

Les installations de cette exposition à emporter sont toutes formées d’une accumulation de petits éléments, qui vont soit disparaître (le tapis de bonbons de Felix Gonzalez-Torres, les vêtements de Christian Boltanski, les badges de Gilbert & George…), s’augmenter (l’affichage participatif de Gustav Metzger) ou être remplacés (le troc de Roman Ondák). L’art n’est plus un objet à regarder, mais il est voué à la « dispersion », selon le titre de l’œuvre de Christian Boltanski qui occupe le salon central.

Felix Gonzalez-Torres, “Untitled” (Revenge), 1991 © The Felix Gonzalez-Torres Foundation Photo: Marc Domage

Felix Gonzalez-Torres, “Untitled” (Revenge), 1991
© The Felix Gonzalez-Torres Foundation
Photo: Marc Domage

Goodies

Dans l’adoration, le fétichisme n’est jamais très loin. Si certaines n’osent pas s’approcher des statues religieuses, d’autres les patinent. Touchez ce saint, vous aurez la santé. Take me (I’m Yours) prend ce risque en jouant avec une autre tendance terrible : celle des goodies. Comprenez cartes postales, stylos, badges et autres gadgets, ces tonnes de mini souvenirs dont regorgent désormais les boutiques des expositions. Ouvrons notre sac (car oui, on vous donne un sac à l’entrée, pour faire votre « shopping ») : posters, badges, confetti, cartes postales, objet(s), bonbons, flacons d’eau de rose… Que sera ce poster rouge ou ce bonbon une fois rentré chez vous ? Rien qu’une paillette tombée de la couronne d’apparat.

Hans-Peter Feldmann, Postcards Photo: Marc Domage

Hans-Peter Feldmann, Postcards
Photo: Marc Domage

Surgit dans l’ombre de ce fonctionnement inédit la question qui poursuit l’art depuis qu’il est devenu conceptuel : qu’est-ce qui fait sa définition et sa valeur ? Sortie du musée, une chemise reste une chemise, avait-elle été posée là par un artiste. Les cartes postales de Paris disposées par Hans-Peter Feldmann sur les murs d’une salle en sont un bon exemple. Dans l’exposition, elles forment une œuvre, nommée Postcards. Arrachée par vous à cet ensemble, chacune retourne à son statut initial. Seule différence, vous vous souviendrez l’avoir prise ici (ou bien vous l’oublierez et vous l’enverrez avec vos bons baisers de Paris).

Rituel

On a du mal à parler d’œuvres tant elles ne prennent pas la forme d’objets déterminés. Ici, l’exemplaire unique ou du moins original disparaît au profit de l’illimité. Au risque de se perdre dans la dispersion? On passera à côté de certaines interventions, au sens propre comme au sens figuré. Par ce mode de fonctionnement, Take Me (I’m Yours) veut mettre en avant la place du visiteur et son implication. Courant par là-même le risque qu’il rejette la proposition.

Pour avoir un impact, l’art doit se démarquer du quotidien. Si elle demande au visiteur d’agir, l’exposition reste un rituel, un parcours initiatique avec une marche à suivre. Les commissaires et les artistes de Take Me (I’m Yours) ne se contentent pas de créer une bulle de partage dans un monde régi par le marché : ils cherchent à renouveler l’image de l’art, à le désacraliser sans pour autant le banaliser. Et rappeler ainsi qu’il n’est pas qu’une série d’objets intouchables, mais aussi – et avant tout – un ensemble d’idées à disperser.

Take Me (I’m Yours), jusqu’au 8 novembre à la Monnaie de Paris, 11, Quai de Conti, Paris 6e. 11h-19h tlj (11h-22h le jeudi). 8€-12€. http://www.monnaiedeparis.fr

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A propos pascalinevallee

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