Stephen Shore, à contre-courant

Aux Rencontres de la photographie d’Arles, une exposition retrace le parcours de l’Américain Stephen Shore. L’occasion de mettre en perspective des périodes aux esthétiques différentes mais qui poursuivent toujours un même but : remettre en cause les conventions de la photographie et de l’art en général.

 

Stephen Shore, Neuvième avenue ouest, Amarillo, Texas, 2 octobre 1974, série « Uncommon places ». Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la 303 gallery, New York.

Stephen Shore, Neuvième avenue ouest, Amarillo, Texas, 2 octobre 1974, série « Uncommon places ». Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la 303 gallery, New York.

L’histoire commence un peu comme un roman. Très tôt attiré par la photographie, Stephen Shore reçoit pour ses 10 ans le livre American Photographs de Walker Evans. Sa vocation est née. A 14 ans, il s’en va montrer ses clichés à Edward Steichen, alors conservateur au MoMa de New York. A 23 ans, il expose au non moins prestigieux Metropolitan Museum. De ses débuts aux récentes séries, la rétrospective présentée à l’Espace Van Gogh offre une vue d’ensemble sur son travail.

Un outil artistique

S’il a très tôt connu le succès, Stephen Shore n’a rien d’un opportuniste. Dès le début des années 1970, il multiplie les expérimentations, parfois déroutantes pour ses contemporains. Utiliser un appareil photo pour enfants, photographier un ami toutes les 30 minutes pendant 24h, transformer des bâtiments banals en cartes postales dénuées de toute indication de lieu sont autant de règles du jeu qu’il se fixe. Des protocoles parfois proches de la performance, le corps du photographe, son déplacement ou son immobilité devenant une part essentielle de l’histoire que raconte le cliché qui en résulte. A cette époque, la photographie n’a pas encore un statut artistique bien défini. Elle est utilisée parmi d’autres médiums par des artistes comme Ed Rusha, que Shore découvre en 1968, ou Andy Warhol, dont il intégrera la Factory quelques temps. Stephen Shore explore lui aussi les possibilités de ce nouvel outil. Et y trouve une liberté de plus en plus grande, qui fait sa renommée.

Exposition Stephen Sore, espace Van gogh, Arles, juillet 2015.

Exposition Stephen Sore, espace Van gogh, Arles, juillet 2015. c. Cécile Degremont

Une vie de questions

L’exposition présente les séries marquantes comme « American Surfaces » ou « Uncommon Places », mais aussi d’autres moins vues, montrant notamment paysages de forêts ou de déserts et vestiges archéologiques. A resituer les images dans leur époque, on finirait par croire que c’est par esprit de contradiction que Stephen Shore magnifie la couleur quand elle est mal considérée, ou décide en 1991, alors qu’elle est devenue reine, de photographier pendant 10 ans en noir et blanc. Prendre des photos de rue à la chambre, alliant ainsi un procédé encombrant à un sujet réputé fugace, relève aussi d’un sacré défi. A travers ces différentes contraintes, le photographe cherche en fait des réponses. « Je m’interroge sur les conventions dans la société et sur les miennes, explique-t-il. Pourquoi j’avais accepté tel code ? J’interroge cela. » Casser pour mieux reconstruire. Mettre sur papier glacé des lieux ordinaires pour voir ce qui fait qu’un lieu devient touristique, coincer un morceau de paysage où il ne semble rien y avoir d’intéressant pour capter une sorte d’attention pure, sans objet, et donc apte à réfléchir sur elle-même.

One shot

Les dernières séries présentées, en Israel et à Winslow, Arizona, semblent davantage pencher vers le photo-reportage. Au-delà du fait que Stephen Shore retourne avec Winslow sur un des décors d’« American Surfaces », ces séries sont pourtant bien dans le droit fil des précédentes. Le photographe y déploie la même attention à capter l’atmosphère d’espaces habités par une culture, au travers de leur architecture et d’autres traces humaines. Et surtout, contrainte suprême, même s’il a pour celles-ci utilisé un appareil numérique, Stephen Shore continue de ne s’accorder qu’une seule photo pour saisir son sujet. Une restriction qui pourrait constituer un grand défi pour bon nombre de photographes.

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Exposition Stephen Sore, espace Van gogh, Arles, juillet 2015. Photos: Cécile Degremont.

Stephen Shore, jusqu’au 20 septembre à l’Espace Van Gogh, Arles, dans le cadre des Rencontres de la photographie 2015.

L’exposition sera en sept-décembre 2015 à Camera, centro italiano per la fotografia, Turin ; janvier-avril 2016 à C/O, Berlin et juillet-sept. 2016 Huis Marseille, Amsterdam.

http://stephenshore.net/

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Répliques

(Récit de voyage)

CIMG3569Christchurch, 9h, un samedi de janvier – l’été. La 2e plus grande ville de Nouvelle-Zélande est éveillée depuis longtemps. Mais le cours normal du temps, à l’image de l’horloge de l’ancienne Poste centrale, semble à moitié arrêté. Il y a quatre ans, plusieurs tremblements de terre ont ébranlé la ville, défigurant notamment son centre.

C’est la fin de mon voyage. Je n’avais pas vraiment écrit jusqu’alors. J’en ai vu pourtant des choses dont je veux conserver le souvenir. Du nord au sud de ces deux îles du Pacifique, des plages de cailloux noirs, lacs de souffre, arbres noueux, oiseaux et autres créatures… Sans compter les modes de vie et traits de caractère des personnes croisées ici, qu’elles soient néo-zélandaises, maoris ou étrangères. Dans les auberges, j’ai observé de nombreux voyageurs noircir les pages de leurs carnets. Qu’aurais-je pu dire de plus ? J’avais choisi de me laisser absorber par ce paysage étonnant, de m’abandonner aux mains guérisseuses de cette nature magnétique. Mais aujourd’hui, cette blessure ouverte devant moi me pousse à écrire. Les plaies dans l’urbanisme de Christchurch me secouent. Me donnent envie d’aller voir ceux qui ont vu s’écrouler leur décor quotidien, leur travail, une partie de leur vie, pour leur demander, dérisoirement, s’ils vont bien.

Secousses

En 2010, la Terre est prise d’un violent hoquet. Au petit matin du 4 septembre, un premier tremblement de terre, de magnitude 7 sur l’échelle de Richter, attaque les édifices de Christchurch. L’épicentre est à 30 km. Mais à peine la reconstruction est-elle lancée que d’autres séismes et leurs nombreuses répliques se font sentir. Celui du 22 février 2011 sera fatal : 185 morts et d’innombrables dégâts. Le foyer est cette fois situé à seulement 5km au sud-est. Le 13 juin, nouvelles secousses. Le gouvernement local capitule et quitte les quartiers Est. Effondrée la cathédrale, effacées les maisons, dangereux les immeubles historiques. Quatre ans plus tard, des bureaux, boutiques et cafés sont restés tels quels, presque ouverts, à jamais fermés.

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On pourrait penser que les Néo-Zélandais sont habitués. Qu’après tout, ils doivent être préparés à de telles catastrophes. Situées à la jonction de deux plaques tectoniques, leurs îles subissent environ 200 tremblements de terre par an, de plus ou moins forte intensité. Les maisons, construites en bois, absorbent les secousses les plus faibles. Mais qu’en est-il du cœur des habitants ? Je ne peux me résoudre à leur demander comment on s’accommode d’une telle guerre d’usure. Comment on vit avec une telle menace. Nous avons nos terroristes et leurs bombes ; comme de nombreux peuples du monde, ils ont la Terre et ses colères dévastatrices.

Sensation étrange, quand on consulte un guide non actualisé, de retrouver les bâtiments intacts. Une ville peut-elle exister dans l’imagination et le souvenir ? La carte et le (fantasme du) territoire. Au fil de ma promenade, je compare la version imprimée à la réalité. Certains lieux appellent au don, brandissent les photos de leur rénovation. Sur la version virtuelle de Google map, confusion. La cathédrale est détruite sur cette image, intacte sur cette autre. Viennent alors toutes les questions de l’« après ». Faut-il reconstruire à l’identique pour à nouveau correspondre à la carte ? Oublier, au contraire ? Conserver la trace du drame ? On imagine, au-delà des contraintes financières, les questions que doivent se poser les décideurs pour rendre à nouveau les lieux vivables et attractifs.

Reconquête

Dans le centre-ville, le bruit de la reconstruction brise le silence. Marteaux-piqueurs, signaux de recul, choc des matériaux qu’on dépose. Les quelques touristes qui passent ont le mutisme des cimetières. On parle bas, on marche lentement, en faisant attention à ne pas faire de bruit, comme pour ne pas réveiller les morts – ou la terre. Les habitants, à pied ou à vélo, se hèlent. Une femme dépose avec un sourire (ce sourire qui ailleurs paraissait facile semble ici figé, comme maquillé sur sa figure) le panneau qui indique « Balades sur la rivière Avon ». Venez, on s’amuse encore. Plus loin, une autre pancarte vante le Gondola Mall, « attraction phare » depuis que la cathédrale n’est plus debout. Détourner l’attention, éloigner de l’épicentre, comme on enverrait des enfants jouer dans le jardin de l’hôpital.

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Pour autant, la grande blessée ne se laisse pas abattre. Un vaste programme prévoit dans tout le centre-ville la création d’infrastructures et d’événements. Des vidéos et affichages vantent la cité future, où l’on favorisera le bien-être et le développement durable. Le chaos laissera place à l’apaisement, à la construction d’un avenir que l’on veut serein. Se souvenir, alors, que dans l’histoire du paysage néo-zélandais, certains tremblements de terre ont donné naissance à de vastes lacs.

Dans les ouvertures pour l’instant encore béantes, espaces vides redevenus publics, ont été installées des sculptures, scènes ou fresques de street art. Les artistes sont invités à s’immiscer dans les interstices, à colorer la désolation. D’autres espaces vacants accueillent des potagers et jardins livrés aux habitants. Danser sur les ruines, seul moyen de les ramener à la vie.

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Mes expositions de l’été

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Attention, peinture fraîche

(chronique initialement parue dans Le 13 du Mois n°52, 2015)

On pensait que la peinture avait tout dit. Que depuis l’avènement du conceptuel et la quasi disparition de l’enseignement de ce genre dans les écoles d’art, le figuratif était retranché au rang d’art conservateur et ringard (au mieux). Pourtant, visages et paysages resurgissent ces dernières années, en même temps que la réhabilitation de leur enseignement, sous le pinceau de nouvelles générations d’artistes. Ils sont même nombreux, comme l’a montré le dernier Salon de Montrouge, à remettre la toile sur le chevalet, en faisant preuve d’une grande inventivité.

S’ils sont nourris des grands maîtres (mais aussi de peintres du XXIe siècle comme Bruno Perramant ou Neo Rauch), ces nouveaux talents ne les copient pas. Ainsi Guillaume Bresson peint des corps dans des positions dignes des grands peintres classiques, mais s’en sert pour composer des scènes de bagarres ou de No Man’s land on ne peut plus contemporains. Les bateaux à la dérive de Claire Tabouret font quant à eux tristement écho à l’actualité des migrants naufragés tout en évoquant le célèbre Radeau de la Méduse peint par Théodore Géricault au début du XIXe siècle. Qu’ils soient enfants ou adultes, les personnages des tableaux de la jeune peintre nous regardent, au sens propre comme au sens figuré. Leurs yeux, attisés par la couche de couleur vive posée sous les traits gris, nous observent. Par ce regard direct, ils nous englobent dans leur monde ; qu’on le veuille ou non, nous nous sentons concernés.

Une toile de Guillaume Bresson exposée dans le cadre du Festival d'Avignon 2015

Une toile de Guillaume Bresson exposée dans le cadre du Festival d’Avignon 2015

Loin de composer des tableaux idylliques, la plupart de ces jeunes artistes montrent le monde dans toute sa dureté. Damien Cadio, comme d’autres, compose des collections de clichés violents ou banals trouvés sur Internet, qui l’inspirent par la suite. Pour produire une nouvelle image à partir de ce quotidien, le cadrage est important. Souvent, ses œuvres reposent sur un détail. Chez Eva Nielsen, dont on peut voir quelques toiles dans la collection permanente du MAC/VAL, le sujet peut être coupé en deux toiles séparées par un vide. Élève du peintre Philippe Cognée, la jeune femme parvient à faire surgir une mélancolique beauté de ruines industrielles, d’une aire de jeux délaissée ou d’une fenêtre ouverte. En recadrant ses sujets, et en peignant sur des sérigraphies ou impressions de photographies, elle ne cherche pas à fixer un paysage mais à transmettre un sentiment.

Face à ces peintures nouvelle génération, on cherche le bug, l’anachronisme ou le détail qui fera basculer le réalisme dans l’étrange, le lisse dans le notable. Autant de manières de se détacher de l’omniprésence de la photo et de l’image dans notre quotidien.

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Les nouvelles dimensions de la sculpture

(chronique initialement parue dans Le 13 du Mois n°51, mai 2015)

La sculpture a connu au XXe siècle de nombreuses transformations. Tombée de son piédestal quand des artistes comme Brancusi ou Calder suppriment son socle ou quand d’autres décident d’utiliser des rebuts et matériaux décomposables, elle a aussi beaucoup grandi. Au point qu’on peut parfois passer sous elle ou dessus, comme sur les dalles de Carl Andre ou, dans une version plus actuelle, le Skate park dessiné par Peter Kogler Porte d’Italie.

Historiquement, la sculpture est liée au pouvoir. Elle représente les figures à respecter, qu’elles soient immortelles ou humaines. Ainsi de la statue de Louis XIV à cheval installée dans la cour d’entrée du Château de Versailles. Cet été, son autorité risque d’en prendre un coup. Après Jeff Koons en 2008 ou le plus zen Lee Ufan l’an passé, Anish Kapoor s’installe dans son domaine. Bien connu des amateurs d’art, l’Anglo-Indien a notamment marqué en 2011 ceux qui sont entrés dans le ventre de son Leviathan, taillé aux mesures de la verrière du Grand Palais. A Versailles, d’autres œuvres à parcourir attendent le visiteur. Un grand miroir rond tourné vers le ciel, une gigantesque forme rouge posée sur les reliefs alentours ou encore un véritable canon à pigment… Souvent d’une seule teinte, les œuvres de Kapoor enveloppent l’esprit. Elles ne cherchent pas à dominer mais à élever. On y plonge comme dans un état second, goûtant en même temps une vision décalée de l’espace et une aventure intérieure.

Dans une banlieue moins chic, à Pantin, on peut voir d’autres sculptures, signées Anthoni Gormley. Les masses noires de ses hommes d’acier aux postures stylisées se découpent sur les murs blancs de la galerie Ropac. Ils sont placés jusque dans les coins, sans ordre de visite. Pour l’artiste, l’exposition doit être vécue comme une promenade, un moment de réflexion à la fois sur soi et sur ce qui nous entoure. Aux frontières de l’architecture, la sculpture devient un espace ouvert plutôt que clos, englobant l’espace qui l’entoure. « Quand vous rencontrez une sculpture dans la rue, analyse Anthoni Gormley, vous vous demandez ce qu’elle fait là. Et bien elle vous retourne la question. »

Anthoni Gormley, Second Body, jusqu’au 18 juillet à la galerie Thaddeaeus Ropac, 69, avenue du général Leclerc, Pantin. Du mardi au samedi, 10h-19h. Gratuit. Tél. : 01 55 89 01 10. www.ropac.net

Anish Kapoor, du 9 juin au 1er novembre au Château de Versailles. http://www.chateauversailles-spectacles.fr

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Caroline Corbasson au Prix SciencePo pour l’art contemporain

En novembre dernier, on m’a demandé de faire partie du comité de sélection du prochain Prix Science Po pour l’art contemporain. Celui-ci récompense chaque année un/e jeune artiste vivant en France. J’ai choisi de présenter Caroline Corbasson, découverte dans l’exposition des Félicités des Beaux-Arts de Paris à l’automne 2014, « Possibles d’un monde fragmenté ». Son installation, Shimmer, est à voir (et à tester) jusqu’au 29 avril. Vous pouvez voter jusqu’au 22 avril pour le prix du public (se renseigner auprès de Science Po, qui organise aussi des visites guidées).

Caroline Corbasson, Shimmer, 2015

Extrait du catalogue :

Les œuvres de Caroline Corbasson se regardent comme un paysage : on peut les parcourir de long en large ou observer depuis un point fixe leur rythme semblable à celui d’un ciel étoilé. Qu’elles soient images planes ou sculptures, elles sont toujours un voyage dans l’espace, un aller-retour entre l’intime et un ailleurs immense. Fascinée par les trous noirs, les étoiles, les cratères, Caroline Corbasson réussit la prouesse de nous transmettre la sensation d’infini qu’ils procurent.

Shimmer marque pour notre exploratrice le début d’une autre conquête : celle du son, qui lui permet d’aller vers des pièces englobant complètement le spectateur. Ce dôme de cuivre, dont la forme est déjà une envolée, fait l’écho prisonnier. Petit observatoire sans étoiles, il retourne le spectateur vers l’intérieur de lui-même, tout en le projetant vers l’infini. Avec en fond, toujours cette question : si l’espace est silencieux, où vont les sons ?

Science Po Paris, 28 rue des Saint-Pères, Paris 7e. 10h-20h30 du lundi au vendredi. Visites guidées tous les jours de 12:30 à 13:30 et de 17:00 à 18:00, ainsi que les mercredi et vendredi de 15:00 à 16:00.

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