Hors cadre

(chronique initialement parue dans Le 13 du Mois n°56, novembre 2015)

Ceux qui ont déjà eu l’occasion de voir une même œuvre d’art dans deux lieux différents l’ont peut-être constaté : on ne la perçoit pas de la même manière si elle est posée sur un socle ou à même le sol, entourée par d’autres ou isolée, présentée dans un lieu blanc et vide ou un bâtiment du XVIIe siècle et ses meubles. Basée sur cette relation entre les œuvres et leur lieu de présentation, la scénographie semble s’être largement développée ces dernières décennies.

Depuis les années 1970, certains artistes l’incluent dans leur pratique en englobant l’espace d’exposition dans leurs œuvres. Celles-ci ne sont plus seulement un tableau ou une sculpture, mais un ensemble constitué de différents éléments. Ce que l’on désigne désormais par le terme d’« installation » s’ouvre à de nouveaux médiums comme la vidéo (l’artiste sud-coréen Nam June Paik est un des maîtres du genre), mais permet surtout d’inclure le monde lui-même, que ce soit par le biais d’objets ordinaires ou d’éléments évolutifs tels des plantes, objets mobiles ou même des animaux. D’autres fois, l’installation évoque le contexte de création de l’œuvre, par exemple lorsque sont disposés autour d’une vidéo des objets ou décors en lien avec l’image à l’écran. Comme toujours, la multiplication amène le doute : et si cet engouement pour la scénographie n’était qu’un enrobage à la mode qui ferait passer pour talentueuses des œuvres autrement faibles? S’arrêterait-on sur ces photos ou cette vidéo si elles n’étaient pas ainsi mises en scène ? La question n’est pas tranchée et mérite d’être régulièrement posée.

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Vue de l’exposition Co-Workers: Beyond Disaster, Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris, 2015. Melissa Dubbin & Aaron S. Davidson ; Eclogite ; Myrmomancy, 2015, Formica rufa, sulfate de calcium (gypse) ; Ellipse 1-4, 2015, argile cuite. Image © Aurélien Mole.

Melissa Dubbin et Aaron S. Davidson aiment raconter des histoires. Ils impliquent pour cela souvent des protagonistes, qu’ils soient hypnotiseurs, joaillière, artiste… Au centre d’art Bétonsalon, le duo montre Myrmomancy, œuvre divisée en cinq parties installées de part et d’autre d’ouvertures percées dans les murs. Dans ces interstices, on voit des fourmis affairées, des diapositives projetées au ras du sol ou encore une roche. En isolant un élément des autres, rien n’indiquerait que l’on se trouve devant un travail artistique, mais le tout construit un ensemble narratif qui fait œuvre. En écho à une nouvelle d’Ursula K. Le Guin, ils entraînent le visiteur dans l’exploration d’autres langages que celui des humains.

L’emplacement choisi n’est pas anodin. Celui qui passe la tête dans un espace habituellement caché s’attend d’une certaine manière à accéder à un autre monde. Dans ce périmètre décalé, le visiteur est immergé dans l’univers des artistes et en accepte les règles. En développant l’œuvre hors de son cadre, ceux-ci brouillent la frontière entre réalité et art. Faisant de ce dernier le point de départ d’une ligne narrative qu’il nous revient de tracer.

Co-Workers, Beyond Disaster, jusqu’au 30 janvier 2016 à Bétonsalon, 9 Esplanade Pierre Vidal-Naquet. 11h-19h du mardi au samedi. Gratuit. Tél. : 01 45 84 17 56. www.betonsalon.net

Pascaline Vallée

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