Délirium

Exercices de style, sujets incongrus…

Crise

« Crise. » Le mot colle à ses pas, martèle son crâne. « C’est la crise. » Il ne peut plus l’entendre. Trop lu, trop entendu, trop ressenti.

Tension. L’ascenseur s’ouvre sur l’openspace où se trouve son bureau. 9h. Pas d’agitation. Quelques employés pianotent sur leur clavier, les yeux et le cerveau absorbés par leur écran d’ordinateur, où s’affichent les taux des principales banques. En baisse. Il pose ses affaires, va se servir un café, noir.

Soupir. Il jette un regard morne sur l’extérieur. Le ciel est bleu mais il le voit gris. Pour un peu, il y verrait la pluie. Sa cuillère en plastique racle le gobelet. Il retourne à sa place. Personne encore. Lit les dernières nouvelles. La courbe de son moral a suivi celle de la Bourse. Des hauts, des bas… Beaucoup de bas. 9h10. L’horloge palpitante de son cœur s’est mise en mode économique. Pulsions au ralenti, anesthésie. Il décide que ce sera pour ce soir.

13 mars 2009

Bouillon d’Avignon

Dès qu’elle aura ouvert les yeux, moi j’ouvrirai le feu / C’est qui ce « on » qui décide ? / Barre-toi ! / En toi et pour toi, Pour tes yeux, A toi pour toujours / Sa passion pour la vie était d’une beauté pure, insoutenable… La seule arme contre la dictature du mensonge /Maman, Ca signifie quoi un homard ? / Je ne participe pas à cette guerre, et pourtant c’est ma guerre / L’heure s’est arrêtée pour mieux te déguster / Are you thinking to Claude Monet too ? / tac tac tac tacatacatac… / Samson était un rasta, il avait une tignasse / Je généralise pour que ça ne me fasse plus d’effet / En Occident, la mort du Verbe est occultée par les slogans, les publicités / Ne me regarde pas avec ces yeux-là !

(Dans l’ordre : (A)pollonia de Krzystof Warlikowski, Personne ne voit la vidéo de Guillaume Gatteau et la Cie Fidèle idée, Fool for love de …, … « Tels des oasis dans le désert » de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Sad Face/Happy Face (La Chambre d’Isabella, Le Bazar du Homard, La Maison des cerfs) de Jan Lauwers, Words words words de Cédric Gourmelon, Roni Horn aka Roni Horn, El final de este estado de cosas (redux) d’Israel Galvan, Pour un seul de mes deux yeux d’Avi Mograbi, Témoins ordinaires de Rachid Ouramdame, Les cauchemars du gecko de Jean-Luc Raharimanana et Thierry Bédard, Imomushi de David Girondin Moab et la Cie Pseudonymo)

21 juillet 2009

 

Etat de siège

Troisième jour. Une pluie têtue tombe sur le sol déjà détrempé de la campagne normande. L’armée de gouttes entreprend une nouvelle fois le siège de la maison, formant une flaque devant la porte. De nouvelles combattantes ne cessent de rallier cet avant-poste, proche de rejoindre l’arrière-garde du caniveau. L’invasion est proche. Au fond du jardin, les fleurs gisent déjà, vaincues par la mare boueuse qui a conquis le potager. Le bois détrempé de la porte lutte pour ne pas laisser l’ennemi s’infiltrer.

Posté au pas de la porte, le chat tremblant encaisse les coups. Les nuages, sans relâche, envoient sur ce maigre défenseur leurs escadrons. Les gouttes s’écrasent, avant de dégouliner, affaiblies, sur son pelage imbibé. A l’intérieur, postés derrière les carreaux, les assiégés sentent déjà les piques glacées traverser leurs membres. Ils tremblent.

Doucement, l’attaquante rageuse perd de sa force : le soleil, drapeau blanc dans le ciel sombre, a ouvert une brèche dans le rempart gris. La trêve sera brève, ne laissant que quelques heures de répit aux assiégés. Espoir de paix, il éclaire un instant les traces ruisselantes du combat.

Mais déjà, la pluie martèle le bitume, lançant sur sa cible une nouvelle attaque. Pas le temps de récupérer les fleurs mortellement blessées, qui disparaissent bientôt sous le linceul boueux. Au loin tonne la promesse de nouvelles batailles. La lutte s’annonce sans merci.

11 septembre 2007


La valse à mille tons

Rue du jour début décembre. Paris fait grise mine. Derrière l’église Saint-Eustache, le petit magasin « La droguerie » attire comme une véranda un jour d’hiver ensoleillé. La porte s’ouvre sur des clientes qui dansent entre laines et boutons. Une chaleur de pull angora règne.

« Un peu plus clair s’il vous plait. » « Celle-là ? » « Oui plutôt. » Devant les fils de laines, une femme choisit sa parure. « Vous me mettrez aussi du rose, du fuchsia. » Elle imagine déjà l’œuvre qui naîtra du bout des aiguilles. Du jaune au bleu, la laine forme un mur de couleurs chatoyantes, peignée comme un chat avide de caresses.

Au centre du magasin, une femme tient une caisse digne d’un théâtre parisien. Derrière l’ouverture arrondie, elle feuillette une brochure en attendant les payeuses. Sur le comptoir, des mètres dérouleurs, ronds comme des pièces d’or, sont empilés. Une cliente, morceau de velours à la main, se poste devant le miroir, à droite de la caisse. « Ca ira bien avec mon pull rouge. » Elle prend la pose, telle une mondaine à l’entracte.

« Pardon, pardon. » Clamant son sésame, la vendeuse se faufile entre les clientes. Quelques pas souples, bras tendus, et la voilà du côté des trésors, pareille à un habile voleur. « A nous ! » Derrière elle, les rangées de boutons brillent. Au comptoir du fond, les clientes valsent. Un ruban, une bobine, un cordon. L’un en haut, l’autre en bas, un au fond. Les discussions vont bon train. De l’autre côté du magasin, des perles couvrent trois étagères : c’est la caverne d’ali-Baba. Noires, zébrées, satinées ou arc-en-ciel, les perles de toutes tailles sont enfermées dans des bocaux. Des bonbons aux joyaux en passant par les souvenirs exotiques, les trésors sont étiquetés. bien rangés. Derrière un escabeau en bois, quelques boîtes en carton dorment. Elles sont décorées de boutons brillants, coffres à trésors égarés d’enfants rêveurs.

11 décembre 2008


Bruits de trottoirs

Trottoir de la rue de Rivoli, dans le 1er arrondissement de Paris. Une jeune femme attend son ami pour traverser le passage pour piétons. « Yacine, tu t’actives ou quoi ? » Feu vert, concert de moteurs. Son cri se perd comme une flûte dans une pièce pour cuivres. Elle tape d’un pied aussi rageur qu’un mégaphone muet. Feu rouge. De l’autre côté de la route, une femme et deux hommes accostent les passants. Echarpe noire, gestes courtois, les sondeurs BVA ressemblent à des banquiers qui seraient descendus chercher leurs clients dans la rue. Profitant d’un court silence comme d’une trouée dans une pluie assourdissante, l’un d’eux fonce : « Excusez-moi madame, vous achetez des produits Herta ? » La demoiselle balaye la question et avance comme si ses chaussures à talons étaient branchées sur « marche automatique ». « Pas le temps ! », lâche-t-elle en entraînant un Yacine aussi grimaçant qu’un marathonien qui vient de rater le dernier ravitaillement.
A l’angle de la rue, une balayeuse vrombit à la manière d’une dameuse sur l’autoroute. Le conducteur amorce un virage digne d’une figure de Candeloro, avant de repartir en marche arrière. Son strident des avertisseurs sonores. Le sondeur au bonnet renouvelle la tentative : « Bonjour madame, vous voudriez répondre à un sondage ? » Coup de tonnerre. Dans une petite rue transversale, la pelleteuse vient de lâcher sa dalle de béton dans une remorque. L’homme répète sa question, tel un détective inlassable. « Oui », répond une dame à la voix et aux boucles d’oreilles sonnantes. A l’instar d’un amoureux enfin accepté, il bafouille : « Vous achetez des pizzas Sodebo, c’est vrai ? Vous, vous… vous correspondez au profil ! » Les questions roulent comme des pneus neufs. Crissement derrière lui. Feu rouge. « Vous seriez prête à goûter un produit ? » La voix de la femme acquiesce comme une clochette. « Suivez-moi, c’est juste là. » Feu vert. Tout en marchant, le sondeur lance ses questions comme sur le pont d’un bateau. « Est-ce que … cons… des croques-… ou des pizz… de la marque …debo ? » Il s’arrête devant une porte, tape le code. « Bip » aussi discret que celui d’un four micro-onde. L’homme au bonnet pousse la porte. La cour a des airs d’abri de tempête. Tel un rescapé, un oiseau chante du haut d’un arbre. Le pas aussi silencieux qu’un ours sur la banquise, l’homme chuchote : « Est-ce que vous achetez des lardons ou du jambon herta ? »

10 décembre 2008


 

Sang

_ Ton steak, saignant, comme d’habitude ?

Sursaut. Il répond, tremblant :

_ Heu… non… Bien cuit s’il te plait.

Marc se racle la gorge, tente de contenir son cœur, qui bat à ton rompre.

_ Ah bon…

Il regarde le rouge carmin de la viande s’estomper peu à peu. Dans la poêle, le liquide échappé d’un coup de couteau, bouillonne. Un amas noirâtre se forme. Une odeur alléchante de grillade et d’herbes de Provence envahit la cuisine.

Marc s’assoit, tente de retrouver son sang froid. Face à lui, sa fille joue avec sa fourchette, écrasant les petits pois qui garnissent son assiette, attendant le morceau de viande qui, pour elle, sera saignant, sanguinolant. Le nez en l’air, elle en salive déjà.

Marc détourne les yeux. Sur le carrelage, la trace écarlate des betteraves tombées tout à l’heure ne s’estompe pas. Le sopalin, posé provisoirement, absorbe le liquide. Marc contemple la tache, qui s’étend progressivement sur la feuille blanche. « Comme une mare de sang », pense-t-il.

_ Tu es tout pâle mon chéri, ça ne va pas ?

Madame s’inquiète.

_Si si, s’entend-il répondre.

Face à lui, sa fille déchire son steak, penchée comme un oiseau sur une proie fraîchement attrapée.

_ C’est bizarre, s’agace sa femme, je n’arrive plus à mettre la main sur mon couteau de cuisine. J’espère qu’il ne traîne pas dans un coin, la petite pourrait se couper.

Une lourde minute passe. Seul le bruit des couverts, rythmé par le sang, toujours, qui secoue son cœur, son cou, ses tempes. Elle reprend :

_ Au fait, comment as-tu fait pour faire une aussi énorme tache sur ton pantalon hier ? Tu l’avais laissé sous le lit, c’est tout poisseux.

Il manque de s’étouffer, le rouge lui monte aux joues.

_ J’avais renversé du vin, avance-t-il d’une voix livide.

_ Ah bon… Je ne sais pas si il sera propre pour ton meeting de ce week-end, je dois emmener la petite à l’école, faire les courses, retourner chez la voisine qui est malade,… Oh, elle se fait un sang d’encre pour sa fille, tu sais, la grande qu’elle nous avait présentée une fois et que tu as pistonnée pour un job dans ta boîte. Elle n’est pas rentrée cette nuit.

_ Je n’ai plus de meeting ce week-end. C’est annulé.

Marc se lève, sans avoir touché à sa viande. Il n’a pas pu saisir le couteau.

Il monte dans sa voiture. Dans la jointure de la porte arrière, on devine une dégoulinure noirâtre, sèche et craquelée. Sur le siège, la housse a été arrachée. Elle est par terre, roulée. A l’intérieur, un couteau de cuisine.

11 septembre 2007

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