Répliques (Christchurch, janvier 2015)

(Récit de voyage)

CIMG3569Christchurch, 9h, un samedi de janvier – l’été. La 2e plus grande ville de Nouvelle-Zélande est éveillée depuis longtemps. Mais le cours normal du temps, à l’image de l’horloge de l’ancienne Poste centrale, semble à moitié arrêté. Il y a quatre ans, plusieurs tremblements de terre ont ébranlé la ville, défigurant notamment son centre.

C’est la fin de mon voyage. Je n’avais pas vraiment écrit jusqu’alors. J’en ai vu pourtant des choses dont je veux conserver le souvenir. Du nord au sud de ces deux îles du Pacifique, des plages de cailloux noirs, lacs de souffre, arbres noueux, oiseaux et autres créatures… Sans compter les modes de vie et traits de caractère des personnes croisées ici, qu’elles soient néo-zélandaises, maoris ou étrangères. Dans les auberges, j’ai observé de nombreux voyageurs noircir les pages de leurs carnets. Qu’aurais-je pu dire de plus ? J’avais choisi de me laisser absorber par ce paysage étonnant, de m’abandonner aux mains guérisseuses de cette nature magnétique. Mais aujourd’hui, cette blessure ouverte devant moi me pousse à écrire. Les plaies dans l’urbanisme de Christchurch me secouent. Me donnent envie d’aller voir ceux qui ont vu s’écrouler leur décor quotidien, leur travail, une partie de leur vie, pour leur demander, dérisoirement, s’ils vont bien.

Secousses

En 2010, la Terre est prise d’un violent hoquet. Au petit matin du 4 septembre, un premier tremblement de terre, de magnitude 7 sur l’échelle de Richter, attaque les édifices de Christchurch. L’épicentre est à 30 km. Mais à peine la reconstruction est-elle lancée que d’autres séismes et leurs nombreuses répliques se font sentir. Celui du 22 février 2011 sera fatal : 185 morts et d’innombrables dégâts. Le foyer est cette fois situé à seulement 5km au sud-est. Le 13 juin, nouvelles secousses. Le gouvernement local capitule et quitte les quartiers Est. Effondrée la cathédrale, effacées les maisons, dangereux les immeubles historiques. Quatre ans plus tard, des bureaux, boutiques et cafés sont restés tels quels, presque ouverts, à jamais fermés.

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On pourrait penser que les Néo-Zélandais sont habitués. Qu’après tout, ils doivent être préparés à de telles catastrophes. Situées à la jonction de deux plaques tectoniques, leurs îles subissent environ 200 tremblements de terre par an, de plus ou moins forte intensité. Les maisons, construites en bois, absorbent les secousses les plus faibles. Mais qu’en est-il du cœur des habitants ? Je ne peux me résoudre à leur demander comment on s’accommode d’une telle guerre d’usure. Comment on vit avec une telle menace. Nous avons nos terroristes et leurs bombes ; comme de nombreux peuples du monde, ils ont la Terre et ses colères dévastatrices.

Sensation étrange, quand on consulte un guide non actualisé, de retrouver les bâtiments intacts. Une ville peut-elle exister dans l’imagination et le souvenir ? La carte et le (fantasme du) territoire. Au fil de ma promenade, je compare la version imprimée à la réalité. Certains lieux appellent au don, brandissent les photos de leur rénovation. Sur la version virtuelle de Google map, confusion. La cathédrale est détruite sur cette image, intacte sur cette autre. Viennent alors toutes les questions de l’« après ». Faut-il reconstruire à l’identique pour à nouveau correspondre à la carte ? Oublier, au contraire ? Conserver la trace du drame ? On imagine, au-delà des contraintes financières, les questions que doivent se poser les décideurs pour rendre à nouveau les lieux vivables et attractifs.

Reconquête

Dans le centre-ville, le bruit de la reconstruction brise le silence. Marteaux-piqueurs, signaux de recul, choc des matériaux qu’on dépose. Les quelques touristes qui passent ont le mutisme des cimetières. On parle bas, on marche lentement, en faisant attention à ne pas faire de bruit, comme pour ne pas réveiller les morts – ou la terre. Les habitants, à pied ou à vélo, se hèlent. Une femme dépose avec un sourire (ce sourire qui ailleurs paraissait facile semble ici figé, comme maquillé sur sa figure) le panneau qui indique « Balades sur la rivière Avon ». Venez, on s’amuse encore. Plus loin, une autre pancarte vante le Gondola Mall, « attraction phare » depuis que la cathédrale n’est plus debout. Détourner l’attention, éloigner de l’épicentre, comme on enverrait des enfants jouer dans le jardin de l’hôpital.

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Pour autant, la grande blessée ne se laisse pas abattre. Un vaste programme prévoit dans tout le centre-ville la création d’infrastructures et d’événements. Des vidéos et affichages vantent la cité future, où l’on favorisera le bien-être et le développement durable. Le chaos laissera place à l’apaisement, à la construction d’un avenir que l’on veut serein. Se souvenir, alors, que dans l’histoire du paysage néo-zélandais, certains tremblements de terre ont donné naissance à de vastes lacs.

Dans les ouvertures pour l’instant encore béantes, espaces vides redevenus publics, ont été installées des sculptures, scènes ou fresques de street art. Les artistes sont invités à s’immiscer dans les interstices, à colorer la désolation. D’autres espaces vacants accueillent des potagers et jardins livrés aux habitants. Danser sur les ruines, seul moyen de les ramener à la vie.

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