Istanbul, février 2013

 

28 février 2013. J’embarque dans une heure. C’est maintenant que je me mets à écrire vraiment. Avant, il y avait ces désirs contradictoires de voir le plus possible la vi(ll)e d’Istanbul et de prendre du recul pour la raconter. Maintenant, dernier jour, je dois accepter que c’est fini pour cette fois (même si des choses peuvent encore se passer d’ici Paris) et je prends donc le temps de baisser le nez sur mon clavier. Je me serais bien vue passer un mois ici. Heureusement qu’il pleut, ça me donne moins envie de rester.

Vue toit

Voilà six jours que j’ai laissé mes toits parisiens pour ceux d’Istanbul. Je m’y suis sentie plus qu’en vacances, en liberté. C’est un moment un peu spécial dans ma vie, puisque (pour la première fois depuis 6 ans), je n’ai pas d’emploi. Pas de coup de fil urgent, ni de courrier qui m’attend au retour. J’ai pu flâner autant que je voulais, l’esprit plus ou moins libre, sans contraintes autres que celles imposées par mon estomac et mes jambes. Comme une éponge, je me suis vidée de l’eau grise de Paris pour me remplir d’une nouvelle, pleine d’autres couleurs et saveurs. Il semble y avoir des milliers de manières de vivre ici, tant cette ville est cosmopolite.

Il y a eu un petit tremblement sur la terre d’Istanbul. Pas encore celui qui doit la détruire, mais celui qui a modifié mon paysage à moi, creusant des failles, remontant des reliefs, remuant la poussière.

Mais reprenons du début.

Salles d’attente

IMG_20130222_08341922 février. 9h, l’avion décolle. Je me souviens de mon premier vol. Je devais avoir 11-12 ans et nos parents nous emmenaient aux Etats-Unis. Ils étaient dans la rangée centrale et je m’étais retrouvée dans un bloc de deux sièges, à côté d’un jeune homme : un Américain (? anglophone en tout cas) grand, mince, silencieux. Il avait le hublot. J’étais un peu jalouse mais lui s’en foutait, il a baissé le rideau et s’est endormi. Moi j’étais fascinée. Je me voyais comme lui plus tard, voyageant seule avec mon oreiller d’aéroport, fatiguée mais heureuse de cette liberté (qu’est-ce que j’en savais de son état d’esprit ?). C’est à peu près tout ce dont je me souviens de ce vol.

Aujourd’hui, je me sens bien dans les aéroports. Quel que soit le pays, ils fonctionnent à peu près toujours pareil. Une zone internationale de transit. Correspondance justement, à l’aéroport de Francfort. L’atmosphère est étonamment calme. Attente hors de tout espace-temps. J’ai en tête la scène de The Limits of Control, de Jim Jarmusch, dans laquelle Isaach de Bankolé fait sa gymnastique rituelle dans les toilettes d’un aéroport. Moi je me plonge dans la lecture de Jean-Philippe Toussaint (Autoportrait à l’étranger, merci Eric, perfect time pour me l’offrir).

Quelques heures plus tard, arrivée à Istanbul. Le soleil se couche et c’est l’appel à la prière. Le quartier où je cherche mon hôtel est un labyrinthe. Les rues indiquées sur le plan semblent avoir disparu au profit de nombreuses ruelles, passages et adresses spéciales. Perdue, plusieurs hommes m’aident. Ils se hélent dans la rue pour trouver l’adresse exacte. A mes oreilles d’étrangère, leur langue chante. 21h, je repars en exploration. Le marché aux poissons est encore ouvert, les promeneurs sont nombreux malgré la pluie fine. Des hommes pêchent encore au milieu du pont.

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Première nuit. Je me réveille avec la rue, entre l’appel à la prière et les vendeurs/récupérateurs, sans compter les klaxons. L’ambiance des rues me rappelle l’Egypte, mais avec des habitants au physique beaucoup plus varié. J’ai lu que les Turques étaient initialement des nomades. Ca me les rend déjà sympathiques. L’auberge où je dors est à moitié vide, il y a un groupe d’Espagnoles qui planifient trois visites par jour, un vieil Américain (qui vient du Minesota, me dit-il en bombant le torse) qui attend son visa pour l’Inde… Ceux avec qui je parle sont très avenants, comme toujours dans les auberges. 

23/02 identité(s)

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Visite de Modern Istanbul, musée d’art moderne et contemporain. Très belle expo Modernity? Perspectives from France and Turkey. Dans la foulée, je fais plusieurs galeries (Mana, Pilot, PG, cda project, Arter…) Les artistes ne sont pas seulement turcs, les expositions sont internationales. Mais que veut encore dire la nationalité aujourd’hui ? Tel Turc qui a vécu toute sa vie à Berlin peut-il être encore désigné comme représentatif de son pays d’origine ? Dans les expos que j’ai visitées aujourd’hui, certains thèmes revenaient : le pouvoir, les migrations, l’identité. Dans ses photos, présentées à l’Institut français, Mathias Depardon (Français basé à Istanbul, nous dit-on), parle des trois. Dans des lieux stratégiques pour les clandestins, notamment à Calais, et dans deux villes en Grèce et en Italie, il a photographié leur vie. Ce ne sont pas des portraits, au sens d’une pose au vrai-faux sourire, d’un instantané sensé raconter une vie. On les voit se réchauffer, se laver, se cacher, attendre dans la peur et quelques rires. De l’autre côté de la frontière, on le sait, ils ne trouveront pas forcément leur bonheur mais peut-être une chance de vie meilleure.

2013-02-23 18.08.52Autre mouvement, autre fleuve, l’avenue Istiklal (en haut de laquelle se trouve l’Institut français) est incroyable. Des deux cotés d’une marée humaine, dans laquelle un tram et quelques voitures se frayent péniblement un passage de temps à autre, on trouve de tout. Des magasins de vêtements bien sûr, trois Starbucks, de quoi renouveler sa batterie de cuisine Tefal, mais aussi des bâtiments de style ancien, majestueux et des havres de paix, comme cet immeuble au 163, qui abrite sur cinq étages des galeries de photos et de peinture. La nuit, les musiques des magasins sont remplacées par celles des quelques boîtes de nuit, qui déversent à plein volume le son de l’intérieur.

24/02 toit du monde

Ecouter le bruit du monde. Après l’après-midi d’hier, brumeux et dans la marée humaine d’Istiklal, je suis ce matin (dimanche) montée à la tour Galata. Calme, soleil. Je mesure l’immensité de la ville, ses contrastes. Les immeubles et les mosquées qui dépassent, les toits qui s’imbriquent… Le terme de ville-monde prend tout son sens.

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Petit déjeuner turc à la terrasse d’un café. Je n’ai toujours pas atteint l’embarcadère de Kabatas d’où je veux rejoindre la rive asiatique. Il y a tellement à voir (et à manger!) à chaque mètre… J’observe les gens, j’aimerais savoir leur histoire, d’où ils viennent et ce qu’ils font là. La ville semble en mouvement perpétuel, on vit dans la rue. Istanbul est une ville in(dé)finie, tour à tour effrayante et envoûtante.

 

Vieille ville

Le vieux quartier par exemple est nettement moins agréable. La visite du palais de Topkapi me laisse un sentiment de tristesse. D’une part pour tout le sang que l’Histoire nous déverse sans cesse (dialogue surréaliste de deux Françaises contemplant le trésor du sultan constructeur : L’une : _ Et dire qu’à côté il y avait des gens qui mourraient de faim ! L’autre :_ Oui mais s’il avait su partager, on n’aurait pas tout ça…). D’autre part parce que, si beau qu’il soit, je me demande si on peut encore apprécier un lieu comme ce palais aujourd’hui. La foule est dense, se presse, piétine, cherche le moindre centimètre de mosaïque non protégé, qu’elle pourrait toucher. Le moindre endroit où elle aura le droit de poser pour une photo, le moindre centimètre de cette splendeur passée à s’approprier. Elle est égoïste et possessive. Respectueuse certainement pas. Difficile d’imaginer le sultan ici, sans personne autre que ses serviteurs et ses illustres visiteurs, sans barrières ni cafétéria dans son jardin.

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A la sortie, appel d’air. C’est l’heure de la prière. Du haut de cette petite colline, on entend toute la ville chanter.

Quelques heures plus tard, après un petit tour sur le Bosphore, retour du côté de la vieille ville. Je tente une rue au hasard, hors du bazar. Je suis la seule femme. Les hommes s’affairent, transportent des choses, servent ou boivent du thé, discutent. On me regarde, parfois comme si j’avais fait quelque chose de mal, ou comme si je me baladais à moitié nue, ce qui revient sans doute au même. Les femmes que je croise se comptent sur les doigts d’une main.

On pourrait croire qu’être une femme dans une rue remplie d’hommes serait un rêve, mais c’est un sentiment très étrange et désagréable. En France et dans d’autres pays, on a pris l’habitude (moi en tout cas) d’effacer le genre. Un homme et une femme agissent sensiblement pareil, vont aux mêmes endroits… Dans des quartiers comme celui-ci, le terme « sexe faible » a encore de beaux jours devant lui. Mais peut-être est-ce aussi parce que je suis une touriste ?

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Allah est grand et Jésus est son prophète

Comme en Andalousie, les lieux d’Istanbul ont parfois eu plusieurs identités religieuses. Summum : la basilique Sainte-Sophie. De l’extérieur déjà, elle se démarque des autres monuments. Par sa couleur rouge et ses nombreux volumes et contreforts. A l’intérieur, le grandiose du christianisme (fresques et grands volumes), s’ajoute désormais aux transformations musulmanes (lustres bas et chaleureux, calligraphie…), le tout étant devenu depuis un musée.

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Aujourd’hui je n’ai pas pris mon appareil photo, seulement mon portable, et pourtant, j’ai plus que jamais l’impression d’être une touriste, de ne pas voir les « vrais » Turcs. Quitter ce quartier.

Flâner comme un chat

CIMG2501Je me prends pour un des nombreux chats d’Istanbul. Me promène sans me soucier du nom des rues, me pousse juste pour ne pas me faire écraser par une voiture. Fais demi-tour ou tourne des heures dans le même coin, m’arrête au soleil pour boire ou manger. Je collecte des couleurs et des formes. J’aime tout spécialement l’ambiance du matin. Cette impression de partager un secret avec la ville. Voir l’ouverture des boutiques comme on assiste au réveil du Roi, prendre un café en terrasse et regarder les gens. Les « souvenirs » que je vais ramener d’ici le seront au sens propre du terme. Pas de tapis ni d’étoffe, mais des images et des sensations. De l’air.

J’aime ne pas posséder beaucoup d’objets. Partir, c’est avoir le sentiment (bien faux, puisque je retrouverai bientôt mon confortable appartement parisien) d’avoir sa maison dans son sac. Ne rien acheter qu’on ne puisse porter, ne penser qu’à court terme. J’achète tout de même un de ces yeux bleus en verre qu’on voit partout. Le vendeur me dit qu’il faut l’accrocher dans sa maison. J’en prends un petit et le mets dans mon sac. Non pas pour l’accrocher plus tard, mais pour le laisser dedans. Je veux que ma « maison » soit mobile, que les frontières de mon « territoire » restent mouvantes.

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Hamam

Traversée Kabatas-Üsküdar. Nous croisons un énorme bateau qui porte des containers. Son sillage nous offre de petites montagnes russes. La suite de la journée m’apportera d’autres émotions, beaucoup moins agréables.

Ma première expérience du hamam n’aura pas duré très longtemps. J’en avais choisi un petit mais beau. Perché sur la colline d’Üsküdar, Çinili hamam tient son nom, comme la mosquée qui va avec, de ses faïences.

Je me laisse guider par la femme qui m’accueille. Une fois déshabillée, elle m’appelle d’un geste et me pose la main bien à plat dans le dos pour me pousser vers les salles, récipient et savon à la main. Je dois m’asseoir et m’asperger d’eau, en attendant mon tour de massage.

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Le temps s’écoule. J’ai chaud mais ça va. L’avantage quand on est seul c’est qu’on ne connait personne. Aucune gêne donc à être toute rouge et quasi nue devant des inconnues (dont la plupart sont d’ailleurs étrangères et en maillot de bain, les Turques ayant désormais l’eau chaude à la maison…). Arrive donc le moment où une grosse dame du hamam, une mama turque seins nus et culotte léopard, me fait signe de m’allonger pour le gommage. C’est le moment que choisit mon petit nez pour mettre fin à l’expérience. Il saigne. Pas question de se faire tripatouiller dans ces conditions. Je montre à la mama, qui, ni une ni deux, lâche tout et me prend par le bras pour m’asperger le nez d’eau. Je ne comprends pas ce qu’elle dit, mais ça sonne comme beaucoup de « oh pauvre petite ». Elle m’assoit sur un tabouret pour continuer quand même son boulot, vérifiant bien que je garde la tête en arrière. Ca va, ce n’est pas grand chose. Rien à voir avec les flots que mon nez encore plus petit d’enfant déversait, au grand dam de ma mère et de ma grand-mère, souvent dans les parages à ces moments-là.

Après un gommage express donc, ma nouvelle mama me ramène à la vapeur pour me rincer, mais pas trop loin, juste au bord, où la température reste acceptable pour les narines sensibles. Elle me parle toujours, me demande d’où je viens, réponds un « je m’en doutais », en français dans le texte. Et puis, « it’s finish ». Game over petite. Je me rhabille, salue bien les gentilles femmes qui se sont toutes alarmées, et sors, les fesses mouillées (évidemment je n’ai pas prévu de maillot de bain moi), et le goût rouillé du sang dans la bouche.

Sur le départ

Avant de partir, je retourne à un de mes endroits préférés : le débarcadère. Ca sent le pétrole mais j’adore regarder les bateaux arriver et partir (comme ils relient les trois rives, il y en a souvent), ouvrir leurs gros ventres sur des flots de passagers. J’aime aussi ceux qui sont à quai, les passagers en attente et les marchands de pâtisseries. L’animation à chaque bateau et le calme qui suit, comme le rythme d’une marée.CIMG2514

Je repasse à l’auberge chercher mon sac. Un des jeunes hommes qui travaille ici m’offre le café (turc, fort et sucré). Il est né à Istanbul et compte y rester, même s’il veut visiter des pays d’Europe. Paris il aime bien, mais pour les vacances. Il me dit que cette ville est trop ordonnée pour lui. Qu’à Istanbul, c’est le bordel et que ça lui correspond.

Dernière traversée de la ville, en tram. Je dis au revoir à tout ce que j’ai découvert ici. Je peux toujours penser revenir, mais est-ce que ce sera comme la première fois ? Comme en amour (et un voyage seul est une histoire d’amour, aussi courte soit-elle, avec un lieu et une culture), je ne sais pas si c’est bon de revenir à quelque chose qu’on a déjà laissé une fois. Peut-être vaut-il mieux rester sur la magie d’un bon souvenir ? Une chose est sûre, si je reviens, ce sera pour longtemps.

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1er mars. Aterrissage

Je repousse à demain le moment de me réadapter à Paris. Ce jour aurait dû être celui de mon départ à travers l’Europe, il est finalement celui d’un retour. Suis-je vraiment revenue ? Je me sentais plus française à l’étranger, c’était mon identité, mon origine. Un point géographique de naissance.

Thé-couette-ordinateur. La petite phrase de mon sachet de Yogi tea (Merci Charlotte, décidément mes cadeaux :-)) dit : « Seul celui qui connait la destination connait le chemin. » Je n’ai pas envie de connaître le chemin, mais de le découvrir au fur et à mesure de mes pas. Tisser une toile de repères à travers le monde et y voguer, sans cesse. 

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(plus de photos par ici http://www.flickr.com/photos/81898841@N04/sets/72157632833188084/)

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Un commentaire pour Istanbul, février 2013

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