Ateliers théâtre, séances de ciné, fêtes de quartier… Les nouveaux squatteurs jouent la carte de l’intégration et de la négociation. Une nouvelle forme d’occupation critiquée par certains, côté politiques comme côté  squatteurs.

Mercredi matin, rue de Tocqueville, XVIIe arrondissement de Paris. Au 123, la vitrine bleue tranche sur les façades grises. Dans la grande salle, un cours de danse. Dans la pièce à côté, deux hommes discutent d’un projet Internet. Assis dans le patio, un musicien attend de pouvoir répéter. Macaq (Mouvement d’animation culturelle et artistique de quartier), squat expulsé en 2003, a réinvesti l’immeuble en avril 2007. Les provocateurs d’hier négocient aujourd’hui. Julien Boucher, leur président, militant socialiste, est entré au conseil d’arrondissement.

 

 

Macaq, La Générale (1), La petite Rockette (XIe), le 59 Rivoli (Ier), le Théâtre de Verre (Xe)… expérimentent le « squat consenti ». Contre un loyer symbolique versé à la mairie de Paris, ils ont carte blanche. En attendant la transformation en logements sociaux ou centres culturels, et après mises aux normes par la mairie ou par eux-mêmes. « Nous avons inventé le squat citoyen », revendique Julien Boucher. Pour ces squatteurs d’un nouveau type, un seul mot d’ordre : intégration. Ils participent à la vie de quartier en accueillant associations, jeunes en travail d’intérêt général, spectacles, ateliers théâtre, arts plastiques… Contrairement aux squatteurs des années 70-80, qui revendiquaient le rejet du « système » et un mode de vie alternatif, eux ne s’excluent pas de la société, ils composent avec.

 

 

Logements vides

Le but de ces nouveaux militants : dénoncer les inégalités qui se creusent entre riches et précaires. D’ailleurs, « on ne dit plus squat, on dit réquisition, affirme Julien Boucher. Ca nous donne plus de légitimité. » Pour Rozenn, présidente de La Générale Nord-Est, bientôt relogée avenue Parmentier, le collectif est avant tout une plateforme technique et un lieu d’échange. Un espace de travail pour échapper à l’augmentation vertigineuse des loyers. Car en pleine crise de l’immobilier, environ 136 000 logements sont vides dans la capitale (10,3% du parc locatif).

 

Jeudi Noir, collectif lié à Macaq, réquisitionne des immeubles abandonnés par leurs riches propriétaires pour les transformer en logements. « Nous ne nous attaquons pas au principe de propriété privée, explique Jean-Marc Delaunay, nous voulons seulement dénoncer la spéculation. » Dans un immeuble du VIIIe, 1 200 m2 sur cinq étages haussmanniens. Sur place : plus de 25 personnes, étudiants, artistes, jeunes travailleurs, quadras qui n’ont plus les moyens d’assumer un loyer… Stéphanie y vit depuis février : « Ca ne fonctionne plus comme dans les années 70, quand un squat s’ouvrait à tout le monde. » Jeudi Noir sélectionne : bien passer auprès du voisinage est essentiel pour éviter l’expulsions. Car elles se multiplient.

 

Selon le ministère de l’Intérieur, elles sont passées à Paris de 1 300 en 2003 à 5 000 en 2006. « Il y a trois ou quatre ans, constate Jean-Marc Delaunay. un squat pouvait durer cinq ans. Maintenant, on est virés en six mois. » Un changement lié à l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir. « Après les élections, il y a eu plus d’interventions de CRS, et souvent de manière illégale. On leur a collé des procès pour voies de fait. Depuis, ils respectent plus les procédures. » Pas toujours. L’Impasse, immeuble réquisitionné dans le IIIe arrondissement, a été expulsé mi-mai malgré le soutien du maire PS. Les CRS étaient là à 6h du matin. Ni la mairie ni les habitants n’avaient été prévenus. C’est pour contrer ce processus que l’intervention policière aurait été si rapide. Alors, le squat négocié, nouvelle stratégie contre la répression ?

 

 

Des objectifs différents

Oui, en partie, répond Julien Boucher de Macaq, car tisser des liens avec le quartier redouble la mobilisation et la médiatisation. Ainsi, « le ministère de la Crise du logement rue de la Banque sert à faire du buzz, à informer la population. » Ouvert début janvier 2007 par le DAL, Macaq et Jeudi Noir, il est avant tout un lieu symbolique, même s’il accueille sans-papiers et précaires, que le DAL prend en charge. Un terrain social sur lequel Macaq et Jeudi Noir s’aventurent peu. « Nous avons une relation de collaboration avec le DAL, explique Julien Boucher. Mais nous sommes deux structures avec des objectifs et des publics différents. » Si le DAL installe des familles dans des immeubles vides, c’est pour obtenir leur relogement par l’Etat ou par la mairie. Jeudi Noir gère, lui, une dizaine d’immeubles, que les occupants quittent au démarrage des travaux pour d’autres réquisitions. « Les nouveaux lieux s’impliquent de plus en plus politiquement », se réjouit Jean-Marc Delaunay. A la différence des générations précédentes, ils veulent participer à tous les niveaux du débat public.

 

Alors, squat ou pas squat ? Si les occupants refusent le mot, ils souhaitent en garder l’esprit. Mais leur position ambivalente ne fait pas l’unanimité. « On est traités de vendus par certains squatteurs et par des organisations étudiantes plus à gauche, qui ont du mal à accepter la négociation », raconte Jean-Marc Delaunay. Bady, artiste du Boeuf3, squat d’artistes plasticiens et de comédiens situé dans le XXe, confirme : « La négociation les rend redevables. Nous, on veut rester autonomes. » Même son de cloche au Théâtre de Verre, dont la « légalisation » a entraîné le départ d’une bonne partie des troupes. Mais, malgré les divergences, les deux mondes savent travailler ensemble. Fin mai, le festival Intersquat a ainsi réuni « vrais » et « faux » squatteurs. Comme le dit Bady, « squatter un bâtiment, avec ou sans négoc, c’est toujours bien, parce que c’est une action contre la spéculation. ».

 

Car ces nouveaux lieux construisent de fait un système alternatif. « Une fois que nous avons payé l’eau et l’électricité (seul « loyer »), nous n’avons aucun budget, dit Luc Arasse, un des artistes de La Générale relogés à Sèvres par la mairie de Paris. Nous sommes « invités » par la manufacture de Sèvres et par la Drac, alors nous invitons à notre tour d’autres artistes à venir travailler et exposer. » Même principe chez Macaq, qui prête ses salles aux associations contre service rendu.

 

 

Chacun ses intérêts

Ces nouveaux lieux intéressent les institutions. Si la mairie soutient les occupants et encourage leurs activités, c’est aussi dans son intérêt de repreneur. « Il y a une baisse de plus de 10% sur le prix de rachat quand le bâtiment est occupé », explique Jean-Marc Delaunay.  Le maire, Bertrand Delanoë, qui a promis 27 000 logements neufs d’ici 2014, dont au moins 50% de logements sociaux, a compris que ces squatteurs d’un nouveau type, en général biens vus dans le quartier, créent du lien social et pallient le manque d’animations dû aux réductions budgétaires.

Si Jean-Marc Delaunay reconnaît avoir « une relation de travail et d’échange avec la mairie », Luc Arasse met, lui, un bémol : « Le problème avec les institutions c’est qu’elles veulent tout redéfinir. » Une « récupération » par les institutions qui casse souvent la liberté  et le dynamisme du lieu.

 

Macaq n’est pas dupe et sait jouer sur cette « récupération ». Julien Boucher propose à la mairie de Paris de généraliser ses expériences et présente un projet : Le Temps d’un espace. Le principe, permettre aux collectifs et créateurs d’entreprises d’investir des immeubles en attente de rénovation, en s’intégrant à la vie de quartier le temps de leur installation. Le lieu doit rester éphémère. « Les administrations ont peur qu’on ne parte pas, raconte Julien Boucher. Nous, nous voulons être mobiles, pour mobiliser plus. »

 

Pascaline Vallée

 

1. Une partie de La Générale, squat installé dans le quartier de Belleville, a été relogée à la manufacture de Sèvres. L’autre ouvrira les portes d’un nouvel espace en septembre avenue Parmentier,